Feng Jianmei en était à son septième mois de grossesse lorsque des employés du planning familial de son village, dans la province du Shaanxi, l’ont emmenée de force en mai dernier. Après lui avoir bandé les yeux et les mains, on a injecté un poison dans la fontanelle de son fœtus pour provoquer l’avortement. Trente heures plus tard, son enfant est mort-né à l’hôpital.

Feng Jianmei était déjà mère, la loi lui interdisait d’avoir un second enfant, à moins de réunir les 20 000 yuans (5800 francs) d’amende exigés par les autorités; une somme au-delà de ses moyens. Elle a dû signer un document certifiant qu’elle avortait de son plein gré. Une photo prise par le mari de la jeune femme couchée dans un lit, l’air hagard, son fœtus avorté gisant à ses côtés, a circulé sur la toile, provoquant l’indignation de l’opinion publique. Après que des journalistes chinois et étrangers ont relayé l’affaire, Pékin a octroyé un chèque de 70 600 yuans (10 800 francs) au couple en échange de leur silence: ils ont l’interdiction de parler à la presse.

Le cas de Feng Jianmei n’est pas rare. L’Organisation mondiale pour la santé (OMS) estime que plus de 14 millions d’avortements forcés, bien qu’ils soient proscrits par la loi, sont pratiqués chaque année en Chine, soit un quart des avortements dans le monde. Mais rarement les dérives de la politique de l’enfant unique avaient provoqué un tel tollé.

Des voix dans les sphères académiques se sont jointes à la critique pour dénoncer les abus d’une politique dépassée. Un groupe de démographes, sociologues et hommes d’affaires chinois en vue accuse le système de contrôle de la population de violer les clauses sur la protection des droits de l’homme inscrites dans la Constitution chinoise. Dans une lettre adressée en juillet au Comité du Congrès national du peuple (CCNP) – l’organe chargé d’approuver les législations au sein du Parti communiste – ils exhortent les autorités à abroger la loi.

En 2004, déjà un groupe de démographes s’était rassemblé pour demander au gouvernement de réviser la politique de l’enfant unique. Le chercheur chinois Yong Cai en faisait partie. «Nous avons proposé nos conseils aux autorités. Quatre ans plus tard, comme rien n’avait changé, nous avons sollicité des journalistes afin qu’ils sensibilisent l’opinion sur les problèmes démographiques qui attendent la Chine.»

Fait inhabituel, les critiques, cette fois, s’expriment au nom des droits humains. Celui à la procréation, celui à choisir le nombre d’enfants désirés sans être pénalisé par de lourdes amendes. «C’est un pas supplémentaire», estime Yong Cai. En juin, trois chercheurs d’un think tank proche du gouvernement ont émis un appel direct aux autorités pour qu’elles relâchent la pression en autorisant tous les couples à avoir deux enfants. Ils invoquent le vieillissement de la population, les risques pour l’économie d’une chute drastique de la main-d’œuvre jeune et bon marché. «En réalité la Chine devrait déjà être en train de mettre en place des politiques pour doper la fécondité», estime Yong Cai.

La commission nationale du planning familial continue pourtant de soutenir la politique de l’enfant unique, mise en place en 1979 par crainte des effets d’une surpopulation sur les ressources nationales. Pékin affirme qu’elle aurait permis d’éviter 400 millions de naissances et fortement contribué au développement de la Chine qui, selon les projections du FMI, devrait dépasser les Etats-Unis pour devenir la première économie mondiale d’ici à 2017. Alors que s’approche une transition politique sensible en automne, le discours officiel continue à louer les vertus du contrôle des naissances.

L’évolution de la pyramide des âges jette une ombre inquiétante sur le miracle économique chinois. Le pays est confronté aux mêmes problèmes que les économies développées, mais en accéléré. La population y vieillit deux fois plus vite que dans la plupart des pays européens tout en restant globalement beaucoup plus pauvre. Aujourd’hui, près de 9% des Chinois ont plus de 65 ans, un chiffre qui devrait atteindre un tiers d’ici à une vingtaine d’années, selon les projections.

Le taux de fécondité est passé de 2,6 à 1,55 en trente ans. C’est moins que le seuil de renouvellement de la population, situé à 2,1. Les taux de natalité bas se sont installés durablement dans le paysage démographique, aussi parce que les progrès socio-économiques y ont grandement contribué. «Cet effet a été sous-estimé par les architectes de la politique de l’enfant unique, estime Yong Cai. Ils pensaient que pour accroître son PNB, la Chine devait à tout prix limiter sa population à 1,2 milliard. Cela s’est avéré totalement faux.»

Aujourd’hui, dans une Chine peuplée de 1,3 milliard d’habitants, la politique de l’enfant unique ne porte plus très bien son nom, puisque plusieurs allégements permettent aux couples d’avoir deux enfants. Ceux vivant en ville s’ils sont chacun enfants uniques. Les ruraux, si leur premier enfant est une fille. Les minorités ethniques, qui ne sont pas soumises au contrôle des natalités. Et les couples qui parviennent à payer la somme exigée pour mettre au monde un deuxième enfant.

Pour les autres, la loi s’applique, brutalement. Elle repose sur la vigilance des autorités locales, sommées de faire respecter les quotas imposés par Pékin, sans quoi ils risquent de lourdes pénalités. «De nombreux gouvernements locaux puisent l’essentiel de leurs revenus dans les amendes imposées à ceux qui enfreignent la loi», estime Yong Cai.

La coercition, avec les drames humains qu’elle engendre, a atteint aujourd’hui les limites de l’absurde. Des études récentes montrent que la majorité des couples autorisés à avoir un deuxième enfant n’en souhaitent pas, parce que cela coûte trop cher. Selon des sources bien informées, les dirigeants chinois se sont réunis en janvier pour ouvrir un débat et amener la Chine vers un relâchement des contrôles des naissances. Pour de nombreux démographes, c’est trop peu, et déjà trop tard.

«La Chine devrait œuvrer à doper sa fécondité»