A Vierzon, la «périphérie» se rebiffe

France La sous-préfecture du Cher est aujourd’hui l’une de ces villes éloignées des bassins d’emploi

Dans cette «périphérie» en crise, Vierzon refuse de céder au syndrome d’abandon

Renaître et revivre sont des impératifs locaux

L’un a installé ici son entreprise de broderie, canevas et tapisserie. L’autre envisage de redémarrer la production de porcelaine, prééminente dans ces parages concurrents de Limoges au début du XIXe siècle. Un dernier proclame fièrement, dans sa brochure, produire des jeux vidéo multijoueurs «made in Berry». Renouveau d’une certaine tradition berrichonne d’un côté. Hommage high-tech au pays de George Sand de l’autre. Stéphane, Yann et Karine, trois entrepreneurs installés pour quatre ans dans «l’hôtel d’entreprises» du parc technologique de Sologne, incarnent pour les élus cette revitalisation économique dont le centre de Vierzon n’ose même pas rêver.

Cinq petits kilomètres séparent l’historique rue du Maréchal-Joffre, cœur de la cité au pied de son beffroi, de cet ensemble flambant neuf de bâtiments destinés à accueillir, de la «nurserie» à la «pépinière», des opérateurs privés désireux de profiter des locaux bon marché et du soutien logistique mis à leur disposition par la «communauté de communes», cette énième tranche du mille-feuille administratif français.

En ville, le long de l’artère piétonne au nom du grand combattant? Une litanie de vitrines et de commerces en déshérence. A l’extérieur, en bordure des autoroutes A71, A20 et A85 et à côté du chantier d’un nouvel hôtel Ibis Styles? Des parterres pimpants et une secrétaire souriante, ravie de montrer la plaque posée lors de l’inauguration du parc en 2013, par l’ancien ministre des Finances et nouveau commissaire européen Pierre Moscovici.

La dichotomie est habituelle dans cette province que le géographe Christophe Guilluy, dans son livre choc sur La France périphérique (Ed. Flammarion), désigne comme celle «des petites et moyennes villes, des zones rurales éloignées des bassins d’emploi les plus dynamiques». Une France, poursuit le géographe encensé par les uns et détesté par les autres, «où se concentre 60% de la population et dont personne ne parle jamais». Une France, selon lui, «méprisée, associée à la précarité sociale et au vote Front national»…

La plongée dans cette réalité provinciale, à deux heures d’autoroute de Paris (et 19,40 euros de péage!), n’est toutefois pas aussi caricaturale. A condition de ne pas se cantonner aux rideaux baissés des commerces en faillite, et de ne pas se laisser emporter par la nostalgie historique du Vierzon d’antan. Le Vierzon où naquit Edouard Vaillant, compagnon de Jaurès. Un fief du communisme municipal, ville phare pour la production de tracteurs jusque dans les années 60, dans les usines de la Société Française de Matériel Agricole, dont la façade classée patrimoine industriel abritera bientôt un centre de loisirs avec bowling…

Céline Chouard, cheffe d’agence du quotidien local Le Berry Républicain, connaît les chiffres par cœur. En vingt ans, la ville a perdu 10 000 habitants – de 38 000 à 28 000 – et ses quartiers populaires attirent surtout aujourd’hui, par leurs loyers modiques, des populations «fragilisées» chassées de la région parisienne. «La notion de périphérie sinistrée est juste, explique-t-elle, attablée au soleil, en contrebas de la désolante rue Joffre, près du canal du Berry. Mais les initiatives ne manquent pas. Les gens se battent. Le nœud autoroutier a redonné espoir. Il a remis Vierzon sur la carte.»

Le déclassement de cette cité où le PC et la CGT régnèrent longtemps en maîtres, au point d’en faire fuir les entreprises, est facile à raconter. Il se lit, rue Joffre, sur les devantures closes tellement «années 70» de l’ex-boutique de disques Musica et du salon de coiffure voisin. Les caméras du magazine télévisé Zone interdite ont récemment filmé la détresse des ex-commerçants de l’artère. Des journalistes de Libération, débarqués juste après notre passage, ont entrepris de raconter pendant un an leur quotidien. Misère? Gare!

«Vierzon n’a pas vocation à être victime de sa géographie. Au contraire», rétorque le président de la communauté de communes, Jean-Claude Sandrier. Et l’élu de raconter comment sa «périphérie» se rebiffe: ouverture du parc technologique, marketing affûté pour vanter aux chasseurs du monde entier les forêts giboyeuses de Sologne, mise en avant des prix attractifs du foncier à 200 km de Paris et quatre heures et demie de route de Genève. «Il y a eu le séisme des fermetures en cascade d’usines dans les années 80-90, raconte Jacky Bruneau, le propriétaire de l’incontournable magasin d’armes de chasse et d’articles de pêche de Vierzon. Le coup a été rude. Mais là, nous sommes plutôt en phase de réveil.»

Christophe Guilluy parle, dans son livre, d’une nouvelle carte des territoires qui, dans cette «France des plans sociaux, de l’abstention et/ou du vote FN, voit émerger de nouvelles initiatives politiques et un mouvement de nouvelles ruralités». Bien vu. Sauf qu’à Vierzon, l’un s’imbrique avec l’autre. Aux municipales de mars 2014, le FN a facilement atteint, dans cette ex-terre ouvrière marquée par son nœud ferroviaire et ses 158 bistrots en 1950 (une vingtaine aujourd’hui), 18,25% des voix, et obtenu trois élus. Le parti de Marine Le Pen est ensuite arrivé en tête aux européennes, avec 27,5%. Or cette poussée de l’extrême droite intervient paradoxalement au moment où, enfin, les choses bougent. Le projet de rénovation de la ligne ferrée Paris-Vierzon-Limoges est vanté par les agences immobilières qui rêvent de TGV. La mairie voit dans le succès de la filière chaudronnerie, au lycée technique Henri Brisson situé au-dessus de la gare, la preuve que le savoir-faire industriel d’autrefois n’est pas révolu. «Ce que je n’aime pas dans ce concept de périphérie, c’est qu’il nous fige aux marges de la France qui gagne, complète Jean-Claude Sandrier. Or une nouvelle génération d’élus, d’entrepreneurs, de fonctionnaires croit dans ce territoire. On ne subit plus. On se bagarre».

Paola Simon dirige l’agence immobilière de Vierzon Village, face à l’ancienne mairie de quartier en brique rouge, reconvertie en pôle associatif. Les prix des fermettes à vendre, souvent à rénover, disent les opportunités: 22 000 euros pour une ferme à Genouilly, une commune voisine; 33 600 euros pour une maison avec jardin de 290 m2. Catherine, jeune préparatrice en pharmacie, plaisante devant les annonces avec une collègue d’origine africaine. Venues de l’Essonne, près de Paris, toutes deux affirment «revivre» ici, dans cette périphérie où «le lien social n’a pas cédé au stress urbain.»

Catherine a lu le livre du géographe, sous-titré «Comment on a sacrifié les classes populaires». Elle n’a pas aimé l’idée que «seule la présence de l’important secteur public français et les services à la personne» permettent d’atténuer les effets de la crise dans les villes moyennes comme Vierzon. Elle a préféré lire Les Défricheurs, un récit des initiatives qui foisonnent en province (Ed. La Découverte): «Cette image si française d’un Etat qui serait seul capable de nous maintenir à flot est fausse», juge-t-elle, après nous avoir convié à la rejoindre devant Mille Jouets, un autre magasin fermé, emblématique d’une prospérité révolue, lorsque Jacques Brel chantait: «T’as voulu voir Vierzon…». Elle poursuit: «Je trouve qu’au contraire, cette périphérie renaîtrait bien plus vite s’il y avait moins de taxes pour les petits commerces. La rue Joffre n’est pas morte faute de clients. Elle a été tuée, comme tant de villes périphériques, par l’effet conjugué des grandes surfaces et d’un niveau de charges intenable.»

Direction «Bab El Oued», le surnom donné aux quartiers populaires des hauteurs de la ville, où le marché a l’allure truculente d’un souk. C’est là, affirment les rumeurs qui font frissonner Vierzon, que le maire Nicolas Sansu, député du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon, a fait venir des populations banlieusardes précaires, pour remplir ses logements sociaux et garantir les subventions. Vrai? «Plutôt faux, riposte la journaliste Céline Chuard. L’arrivée de cette nouvelle population immigrée est la preuve que notre périphérie bouge. Elle attire parce qu’elle est ouverte et moins chère.» Khaled, étudiant au lycée Brisson et originaire de Bourges, le chef-lieu du Cher, est lui moins catégorique: «On ne voyait pas autant de Noirs avant. Mais de toute façon, vu le nombre de fusils de chasse au mètre carré ici, en Sologne, vaut mieux pas qu’ils la ramènent.»

Jacky Bruneau sourit lui aussi. «On est tous à la périphérie de quelque chose, non? L’essentiel est de ne pas tourner en rond.» L’armurier nous tend, entre deux piles de boîtes de cartouches, le dépliant du domaine de Boulay et de ses «chasses-passion». «Le plaisir de réussir de très beaux coups de fusil, des occasions de tir innombrables», dit la brochure. Jacky confirme: des amateurs de gibier américains, britanniques ou même japonais débarquent en hélicoptère en Sologne, abattent un ou deux sangliers, puis s’égayent dans les vignobles voisins du Sancerrois. La chasse aussi s’est mondialisée.

A l’image de la France, Vierzon superpose crise et envie d’en sortir, dépression immobilière et refus têtu de vendre de certains propriétaires locaux, magasins en déshérence et embryons de start-up. «La question est surtout de savoir si les nouveaux venus ne vont pas repartir une fois qu’ils auront asséché les crédits publics», estime un avocat, en citant le départ récent de Callcomm, un centre d’appels hier prometteur. Cette périphérie française vibrait d’usines et de grèves à l’époque des Tontons flingueurs, des tracteurs rois et du gaullisme triomphant. Elle riposte aujourd’hui à son déclin dans le désordre, au gré des subventions et des initiatives individuelles. Façon «puzzle».

«Vu le nombre de fusils de chasse au mètre carréici, vaut mieux pas la ramener»

«Les gens se battent. L’autoroute a redonné de l’espoir. Vierzon est de retour sur la carte»