Cette maudite nuit du 17 décembre 1996, Pierre Reichel s'est réveillé en sursaut, le cœur battant la chamade. «J'ai entendu quelqu'un crier mon nom», se souvient-il. Peu après, à trois heures du matin, le téléphone sonnait à la résidence du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Grozny, en Tchétchénie. «On nous a annoncé qu'un collègue venait d'être assassiné, puis deux, puis six.» Un commando armé de pistolets munis de silencieux avait pénétré dans l'hôpital administré par la Croix-Rouge et avait froidement abattu six expatriés dans leur sommeil. Le lendemain, Pierre Reichel et ses collègues recevaient le cortège funèbre dans la capitale tchétchène. Choquée par ces assassinats sans précédent, le premier réflexe de la direction du CICR a été de vouloir retirer tous les expatriés du Nord-Caucase. Avec deux de ses camarades, Pierre Reichel a refusé de partir. Refus de s'avouer vaincu par la peur? De quitter la Russie et cette culture qu'il aime? Ou, plutôt, de déserter un champ de bataille qu'insensiblement, et peut-être sans même le vouloir, il a fait sien? Il n'a pas bougé.

Dans quelques jours, il va même rouvrir le bureau de la délégation du CICR à Grozny. L'ancien avait été pillé et détruit en novembre 1999. La Croix-Rouge internationale s'était depuis lors repliée à Naltchik, hors de la Tchétchénie. «Aux yeux de mes patrons, je suis passé alternativement du statut de mutin à celui du héros. Mais je ne suis ni l'un, ni l'autre. Je ne fais que mon travail», dit-il. Avec le recul, il dit seulement du drame de Novi Atagui que «lorsque des milliers de gens meurent autour de nous, des incidents surviennent». Avant d'ajouter en connaisseur des Alpes: «C'est comme en montagne, une cordée peut dévisser.» Réalisme et pudeur des sentiments plutôt que froideur.

A Genève, on le regarde avec un mélange d'admiration et de suspicion. Un original doué que l'institution ne sait trop comment gérer. On lui a proposé une promotion en Afrique. Devenir chef de délégation. Un bond en avant dans «sa carrière», lui a-t-on expliqué. Développer sa «polyvalence», en jouant à saute-mouton d'un continent à un autre, d'une culture à une autre. Bref, devenir un professionnel de l'humanitaire. Pierre Reichel a opposé un refus aussi sec que son corps. «Si je veux voir des cocotiers, je n'ai pas besoin de la Croix-Rouge», a-t-il maugréé. Il est resté accroché à la sale guerre de Tchétchénie depuis quatre ans et demi: les bombardements indiscriminés de l'armée russe, Grozny en ruines les camps de filtration, le mépris des Conventions de Genève par les combattants de tous les bords, les 170 000 réfugiés dans la république voisine d'Ingouchie… Avec l'espoir «de ne pas être totalement inutile», lui qui, affirme-t-il, «n'avait jamais eu la vocation humanitaire». Il n'a jamais postulé au CICR. «Je vivotais alors, en faisant des traductions de russe passionnantes», dit-il. Puis, un coup de téléphone il y a sept ans. Le CICR avait besoin d'un interprète de confiance prêt à partir dans les 48 heures pour le Tadjikistan. Il a bouclé sa valise, sauté dans un avion et s'est retrouvé dans les marches de l'ex-Empire soviétique. Avec le désir de percer un peu le secret de cet empire englouti avec la chute du communisme, dont Winston Churchill disait qu'il «était une énigme entourée de mystère». Puis, nouveau coup du sort. Tragique, cette fois. Il déposait à l'aéroport de Douchanbe son patron en partance. L'avion s'est crashé sous ses yeux au décollage. Aucun survivant. Alors, les responsabilités sont venues à lui qui ne les cherchait pas. Délégué de la Croix-Rouge internationale à Douchanbe, puis chef de bureau au Karabakh, ce bout de terre que se disputent Arméniens et Azéris. Là, il a visité les combattants azéris emprisonnés, avant d'arriver en août 1996 à Grozny.

Après le drame de Novi Atagui, le CICR se demandait comment maintenir ses activités sans s'exposer à des risques disproportionnés. Pierre Reichel et ses camarades du Nord-Caucase ont proposé une nouvelle philosophie du travail: le pilotage à distance. «Nous étions convaincus que même à distance, nous pouvions encore faire quelque chose», explique-t-il. Protégés par des soldats d'élite de l'armée russe, les expatriés ne sortent plus que lorsque c'est indispensable. Ce sont les 200 employés locaux «télécommandés» depuis le bureau de Naltchik qui gèrent pratiquement l'assistance. Au moins deux fois par semaine, Pierre Reichel vient superviser les opérations sur place. Ce jour-là, des Tchétchènes réfugiés dans un camp de tentes en Ingouchie l'ont pris à partie. Ils voulaient que les douches installées par le CICR fonctionnent le soir jusqu'à 21 heures, et non jusqu'à 18 heures. Le ton est monté. Exaspéré, Reichel a fini par lancer: «Je suis venu apporter des douches, pas la démocratie!» La formule a fait mouche. La tension est retombée aussitôt.

Il sait que dans cette Tchétchénie compliquée et dangereuse, tout est question de dosage subtil dans les rapports humains, de respect et de contacts personnels. «Cela peut vouloir dire pendre le thé avec la cuisinière, même lorsqu'on a peu de temps», dit-il. «Et ne jamais rien donner sans contre-partie. Pas comme l'ONU», ajoute-t-il. Ne jamais lâcher. Négocier sans relâche. Recommencer jusqu'à ce que le système se fatigue de son inertie. Gagner le respect de son interlocuteur. Peser au plus juste les équilibres entre «les quatre clans et demi» qui sont représentés au sein des employés locaux du CICR pour éviter tout dérapage. Pas de grande géopolitique, mais vivre sur le qui-vive. Flairer les amorces de tension pour éviter une répétition de Novi Atagui. Une permanente partie d'échecs dans un jeu sanglant pour un homme qui se dit désintéressé du pouvoir.

Après la journée de travail, Reichel peste contre les consignes de sécurité imposées par le siège de Genève. Encore renforcées l'année dernière avec le kidnapping d'un de ses délégués à Naltchik, à cent kilomètres de la frontière tchétchène. Lui qui aime autant l'air frais des Alpes valaisannes que l'immensité de l'espace russe est cloîtré dans sa résidence lorsqu'il ne travaille pas. Gym en sous-sol, vidéo au premier, lecture en chambre. Interdiction absolue de mettre un pied hors de sa maison durant son temps libre. Pierre Reichel vit depuis des années dans une cage aux barreaux à peine dorée protégée par des hommes en armes 24 heures sur 24. Il n'a jamais enfreint les règles de sécurité. «Ni héros ni mutin.» Il vient même de rempiler pour un nouveau contrat. Pourquoi? Loyauté? Sens du devoir? Ou encore, volonté de mener jusqu'à son terme un combat qu'il n'a pas choisi mais qui, par coups successifs du destin, s'est imposé à lui? Alors, le soir, il reste enfermé à l'écart des autres expatriés, attendant que «des amis caucasiens le visitent comme on vient voir un vieil oncle malade». Et joue du blues sur le piano que les employés locaux du CICR lui ont offert.