Douloureuse remise en question à MSF

Ebola Des responsables de l’ONG dénoncent la mauvaise qualité des soins

Débat au Festival du film et forum international sur les droits humains

Médecins sans frontières (MSF) est unanimement louée pour sa réponse rapide et massive contre l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Mais cette auréole n’exclut pas des débats enflammés au sein même de l’organisation. Début décembre, alors que les centres de traitement se vidaient enfin, plusieurs responsables de l’ONG ont dénoncé dans une lettre virulente la mauvaise qualité des soins délivrés aux malades d’Ebola et les nombreuses vies qui ont été perdues. Allant jusqu’à parler de «forme institutionnalisée de non-assistance à personne en danger». L’ONG tente de faire son autocritique, car elle a elle-même dénoncé à juste titre la passivité de la communauté internationale et en particulier de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les deux institutions seront face à face dimanche dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), dimanche à Genève (lire ci-dessous).

Le débat a pris un relief particulier au siège de MSF à Genève. Avec les Belges, la section suisse est celle qui a assumé l’essentiel des opérations contre l’épidémie. A usage interne, la missive a d’ailleurs été signée par le président de MSF Suisse, Tom Nierle, un médecin humanitaire expérimenté qui partage son temps entre Moutier et Genève, le plaçant en porte-à-faux avec ses collègues épuisés par une intervention toujours pas terminée onze mois après l’envoi des premières équipes sur place. Les auteurs de la lettre n’ont pas souhaité s’exprimer pour ne pas jeter de l’huile sur le feu.

«Pour ouvrir le débat, il faut un peu de provocation», estime un soutien de la démarche. Les auteurs de la lettre regrettent que la qualité des soins soit passée au second plan par rapport aux mesures de sécurité imposées aux soignants. Certes, il n’existe aucun traitement homologué contre la fièvre hémorragique d’Ebola, disent-ils. Mais, dès l’été, l’OMS avait donné son feu vert éthique à l’utilisation de traitements expérimentaux. Pourtant, les soins, selon eux, ont continué à être principalement palliatifs, accompagnant les malades vers la mort, la très forte mortalité dans les centres de traitement n’a d’ailleurs pas diminué au fil des mois. «MSF a échoué à montrer que la survie de chaque patient était une bataille qui méritait d’être menée», concluent-ils.

«Cette lettre doit être reliée à une culture du débat au sein de notre association, d’autant plus nécessaire pour progresser dans notre action que nous étions face à l’inconnu devant une épidémie d’Ebola de cette ampleur», répond le directeur général de MSF Suisse, Bruno Jochum. «Pendant trop longtemps, nous étions les seuls à prendre en charge les malades d’Ebola. Si nous avons appelé à l’aide dès le mois de mars 2014 mais surtout depuis l’été, c’est bien parce qu’en certains lieux des équipes de terrain n’étaient plus en mesure d’admettre plus de patients ou de leur apporter les meilleurs soins possibles.»

Chacun reconnaît aujourd’hui que les circonstances étaient exceptionnelles. «L’équilibre entre la sécurité du personnel soignant, la nécessité d’isoler les malades pour juguler l’épidémie et les soins apportés à chaque patient individuel devait constamment être réévalué et adapté. Les dilemmes ont été considérables et les arbitrages difficiles», concède Bruno Jochum, qui rappelle que 13 employés de MSF sont décédés, sur près de 4000 personnes déployées au plus fort de l’épidémie, dont une immense majorité de locaux.

«Les missions Ebola ont été extraordinairement éprouvantes pour les volontaires MSF. En zone de conflit, il y a des afflux de blessés ponctuels. Mais avec Ebola, les gens meurent continuellement. Les malades ne reconnaissent même pas les soignants dans leur combinaison et sous leur masque. D’où les frustrations reflétées par cette lettre», analyse un humanitaire. Le mouvement MSF est en pleine réflexion pour tirer toutes les leçons de l’épidémie. L’ONG envisage notamment d’utiliser l’argent reçu pour lutter contre Ebola pour améliorer les soins contre cette maladie et stimuler la recherche pharmaceutique. Car, la récolte de fonds de MSF Suisse ne s’est jamais aussi bien portée. L’effet Ebola a joué à fond et, en 2014, l’ONG a reçu pour 105 millions de francs de dons privés. Un record.

«MSF a échoué à démontrer que la survie de chaque patient était une bataille qui méritait d’être menée»