Les vignes de la Napa Valley à l’épreuve

Depuis qu’il s’est installé en 2001 dans la Napa Valley, au nord de la Californie, Jean Hoefliger a eu le temps de prendre la mesure de la sécheresse. Ce Vaudois de 42 ans est directeur technique et copropriétaire d’Alpha Omega Winery, une entreprise possédant un vignoble de 25 hectares. Il conseille aussi dix-sept viticulteurs de la région. «En Californie, relève-t-il, la sécheresse n’est plus un phénomène exceptionnel. C’est une réalité, comme une mauvaise maladie avec laquelle il faut apprendre à vivre.» Formé à l’Ecole d’œnologie de Changins, ayant roulé sa bosse dans le bordeaux et les vignobles sud-africains, il admet que la sécheresse de Californie constitue un vrai défi. «Un plant de vigne évolue bien dans un milieu sec grâce à son système racinaire très développé. Il résiste bien à un an de sécheresse. Mais il réagit comme un être humain. Sauter un repas, ça va, en sauter plusieurs de suite devient problématique. Si la sécheresse dure, le plant aura de la peine à assimiler les minéraux, dont l’azote, qui joue un rôle essentiel lors de la fermentation.»

Avec le climat très chaud qui peut régner dans la Napa Valley, la vigne se réveille de façon précoce. Cette année, elle devrait avoir trois semaines d’avance sur 2014 et cinq sur 2013. Les contrôles qui s’imposaient en août doivent désormais être effectués en juin. «Nous avons développé de nouvelles stratégies, admet Jean Hoefliger. Comme nos aïeux, nous avons appris à utiliser l’eau de façon à ce qu’elle ait le plus grand impact. Des aiguilles plantées dans les ceps de vigne mesurent en permanence la circulation de la sève. Cela nous permet de déterminer la quantité d’eau nécessaire à un moment précis.» Des senseurs mesurent aussi l’évapotranspiration, la manière dont le plant transpire. «C’est un contrôle primordial. Si l’on veut produire du grand vin, il faut du très bon raisin. Si un plant ne trouve pas l’eau nécessaire dans le sol, il va aller la chercher dans le raisin lui-même.» Une forme de cannibalisme végétal…

La sévère sécheresse californienne pourrait bien causer une sélection naturelle. Les viticulteurs axant leur production sur des vins de qualité sont prêts à investir l’argent nécessaire pour faire face à la situation. Et pour cause. Une tonne de raisin vaut environ 3000 francs dans un vignoble tel que celui de Lavaux. Dans la Napa Valley, il est en moyenne de 6000 dollars la tonne, mais peut monter jusqu’à 28 000 dollars. «Dans la Central Valley, le rendement est de 6 à 15 tonnes pour un peu moins d’un demi-hectare de vigne. Dans la Napa Valley, il est de 2 à 3,5 tonnes», relève Jean Hoefliger. Les vins bas de gamme risquent de souffrir davantage car ils ont besoin de davantage d’eau au vu de l’exploitation plus intensive de la vigne.

Alpha Omega Winery dispose de bassins de rétention récoltant l’eau de pluie et de puits captant l’eau des nappes phréatiques. «J’ai toutefois des clients qui n’ont pas le choix, poursuit le copropriétaire de la société. Ils doivent laisser la vigne se dessécher.» Le chasselas ne serait pas adapté à la Napa Valley. En raison de la chaleur intense, l’acide malique risquerait d’être brûlé. En revanche, des cépages plus résistants comme le cabernet sauvignon, le petit verdot ou encore la syrah sont plus indiqués. Les précipitations, rares, sont vécues comme une bénédiction. Mais les hivers humides ont leur revers. «Une vigne plus arrosée sera plus vaillante pour affronter le printemps. Mais elle risque aussi de se fatiguer plus vite, car elle va transpirer davantage en raison d’un feuillage plus important. Elle aura besoin de plus d’eau au printemps, qui n’arrivera peut-être jamais.»

Jean Hoefliger apprécie l’esprit d’entreprise et la capacité innovatrice des Américains. «Nous avons eu une révolution œnologique au cours des 25 dernières années. Les 25 prochaines, conclut-il, verront une révolution technologique.»

«Les vins de bas de gamme californiens risquent de payer le prix fort de la sécheresse»