Pour l’état-major de Viktor Ianoukovitch, la victoire était «définitive», dimanche soir, à l’annonce des sondages sortis des urnes. Les premiers chiffres donnent le candidat de l’opposition devant sa rivale Ioulia Timochenko, avec entre 3,2 et 5,5 points d’écart, selon les différents instituts, soit un peu plus que les pronostics en cours à Kiev ces derniers jours.

«C’est une grosse différence», a déclaré tout sourire Boris Kolesnikov, influent député du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch. Son collègue au parlement, Nestor Choufritch, est lui aussi goguenard: «C’est un signe qui montre que les Ukrainiens veulent vivre dans un pays stable et leur volonté de sanctionner le pouvoir actuel. Vu le décalage, c’est une victoire complète.»

Les mêmes qui, il y a cinq ans, étaient accusés de fraudes massives, en appellent maintenant aux «valeurs européennes et démocratiques», pour mettre en garde Ioulia Timochenko contre ses velléités de contestation du scrutin. «Nous sommes prêts à répondre aux accusations, mais il n’est pas question de se laisser voler la victoire», a ajouté Nestor Choufritch.

Observateurs sereins

Dans le camp de Ioulia Timochenko, les accusations ont comme convenu fusé dès hier après-midi. «Dans plusieurs bureaux de vote à l’est et au sud du pays, les représentants du BYout [ndlr: le parti de Ioulia Timochenko] n’ont pas pu travailler normalement, s’est ainsi alarmé le député Alexandre Tourchinov, l’un des fidèles de la première ministre. Nous demandons donc de ne pas reconnaître les résultats dans ces régions.» Le scrutin, selon plusieurs observateurs présents dans les bureaux de vote hier, semble pourtant s’être bien déroulé.

Bien décidée à mettre la pression en cas de contestation des résultats, l’équipe de Viktor Ianoukovitch a malgré tout posté ses hommes durant toute la journée du scrutin et la nuit précédente aux endroits clés de la ville, le plus symbolique d’entre eux étant le siège de la Commission électorale, censée annoncer ce lundi soir les résultats officiels. Plus de 200 hommes, jeunes et moins jeunes, ont ainsi fait le pied de grue, sous des tentes ouvertes au vent et au froid, devant l’immense bâtiment de ladite commission. «Nous sommes là pour défendre notre candidat Ianoukovitch, pour que les élections soient justes», explique le jeune Alexandre, emmitouflé dans un blouson, un brassard aux couleurs de son champion autour du bras.

La plupart des personnes présentes savent à peine pourquoi ils sont là, et la présence de journalistes provoque systématiquement un attroupement plutôt hostile. «Si il n’y a pas de provocation, il n’y aura pas de bagarre, tempère Alexandre. On est tous des gens pacifiques.» Anna German, très proche conseillère de Viktor Ianoukovitch, appelle la première ministre à reconnaître les résultats: «Les gens ont beaucoup souffert depuis cinq ans et c’est pour ça qu’ils sont prêts à se battre. Cela va dépendre de Ioulia Timochenko, de sa réaction. Mais on ne peut pas admettre la possibilité d’une nouvelle révolution [orange].»

«Poison de la victoire»

La première ministre, elle, semble bien disposée à répéter l’expérience de 2004, et a appelé, lors d’une courte conférence de presse hier soir, son équipe «à se battre pour chaque voix», ne renonçant pas à l’idée d’une manifestation populaire. Mais la population a depuis longtemps perdu confiance dans l’élite orange et l’ancienne égérie ne peut plus guère désormais compter sur un réel soutien de la rue. «Timochenko devrait laisser Ianoukovitch boire le poison de la victoire, conseille avec ironie Oleg Ribatchuk, éminent représentant de la société civile et ancien chef du secrétariat présidentiel sous Viktor Iouchtchenko. Aujourd’hui, ils se battent pour obtenir le job de leurs rêves, mais le cauchemar pour le futur président ne fait que commencer. Le niveau de confiance de la population est très bas et les candidats ont fait tant de promesses lors de la campagne qu’il va falloir désormais être très convaincant pour ne pas être mis dehors.»