Viktor Ianoukovitch, l’éternel «pro-russe», fera, quelques jours à peine après son investiture, sa première visite officielle… à Bruxelles. Un voyage en forme de pied de nez, pour couper court aux accusations de ceux qui le caricaturent volontiers en simple pantin de Moscou. Car malgré son physique de boxeur pataud, son manque de charisme et de culture, le président fraîchement élu possède tous les codes de la politique à l’ukrainienne et excelle dans l’art du double discours.

En 2004, il perd les élections présidentielles, couvert d’opprobre et accusé de fraudes massives. Viktor Ianoukovitch, à l’époque, est le candidat de l’Est, celui qui parle en russe et massacre l’ukrainien, celui qui reconnaît l’inclination naturelle de l’Ukraine vers Moscou et à qui Poutine apporte un soutien fort peu discret. Viktor Ianoukovitch, version 2010, se présente en grand rassembleur, garant de la stabilité, un pragmatique et un économiste qui saura emmener l’Ukraine vers l’Union européenne tout en rétablissant des liens étroits avec la Russie. Mais les faits sont tenaces, et Viktor Ianoukovitch passe surtout pour être le représentant d’un clan, la figure de proue d’un groupe d’hommes d’affaires devenus députés, largement préoccupés par leurs intérêts personnels.

Né dans le Donbass, à l’extrême-est du pays dans les années 1950, Viktor Ianoukovitch ne possède aucun des attributs d’un politicien ordinaire. Elevé sans père ni mère dans un quartier pauvre de Donetsk, cet ancien mécanicien au casier judiciaire chargé doit son ascension à quelques amitiés bien placées, qui vont le conduire du poste de gouverneur de région à celui de premier ministre sous le règne du président Leonide Kouch­ma.

Viktor Ianoukovitch est surtout un vieux compagnon de route de Rinat Akhmetov, devenu l’homme le plus riche d’Ukraine, une fortune acquise à coups de privatisations troubles dans les années 1990. Le chef d’Etat se garde bien aujourd’hui de renier ses connivences avec le milieu économique, comme le rappelle la députée du Parti des régions, Anna Herman, conseillère du président: «Ces oligarques, qui sont proches de notre parti, ce sont simplement des gens qui ont créé des entreprises, des mines, et qui travaillent pour l’Ukraine. Dire qu’ils dirigent Viktor Ianoukovich, c’est amusant… Oui, Ianoukovitch et Akhmetov sont amis, ils ont grandi ensemble, et cela ne va pas changer parce que l’un est devenu riche ou parce que l’autre est président!»

L’argumentaire ne convainc pas toujours, une partie de l’opinion restant persuadée que Viktor Ianoukovitch ne fait qu’obéir aux ordres de sa formation politique et de ses sponsors, Akhmetov en tête. Selon Yurii Shapoval, politologue invité à réagir récemment lors d’une table ronde sur l’avenir de l’Ukraine, «Viktor Ianoukovitch n’a pas réellement évolué depuis 2004. Son style, et surtout les gens qui l’entourent, tendent à le prouver. C’est toujours la même vieille histoire, la cour dirige le roi».

Si l’heure est à une politique plus consensuelle et multilatérale, ce serait donc le fait des hommes qui entourent le président – intéressés par l’énorme marché européen, mais qui veulent à tout prix éviter la rupture avec la Russie. Cette tendance rencontre les intérêts de plus en plus d’Ukrainiens, déçus par la politique pro-occidentale du président sortant Viktor Iouchtchenko qui n’a pas donné les résultats escomptés, à savoir des gages pour une future intégration européenne.

Elu sans passion, Viktor Ianoukovitch dispose pour l’instant d’une marge de manœuvre extrêmement étroite. Son électorat, majoritairement situé à l’est du pays, va vite lui demander des comptes, notamment concernant le statut de la langue russe en Ukraine. De la même manière, le président ne peut ignorer les 48,95% des électeurs qui ont voté Ioulia Timochenko au second tour des élections présidentielles, et dont beaucoup militent au quotidien pour une reconnaissance de la spécificité ukrainienne.

Difficile tâche pour celui qui se vantait, au soir de la victoire, de vouloir être le «président de tous les Ukrainiens».