La main posée sur la Constitution et sur une bible du XVIe siècle, Viktor Iouchtchenko a prêté serment dimanche au parlement, devenant le troisième président ukrainien depuis l'indépendance en 1991. «Nous avons un seul but: une Ukraine prospère et démocratique», a-t-il déclaré devant les députés et une soixantaine de délégations étrangères.

A peine sa victoire reconnue, le héros de la «révolution orange» se trouve confronté à un double défi: répondre aux attentes de son électorat tout en restaurant l'unité nationale mise à mal par la crise politique, et rapprocher son pays de l'Union européenne et de l'OTAN tout en maintenant de bonnes relations avec le grand voisin russe. Comme il l'avait promis, Iouchtchenko a réservé sa première sortie à l'étranger, en tant que président, à la Russie, où il est attendu aujourd'hui. Un geste très symbolique destiné à montrer l'importance qu'il accorde aux liens avec Moscou et sa volonté de réconciliation après l'engagement malheureux du président Vladimir Poutine en faveur de son rival Viktor Ianoukovitch. Du même coup, le nouveau président, que la propagande adverse présentait comme une «marionnette des Etats-Unis», va tenter de rassurer l'électorat de Ianoukovitch – 44% des votants le 26 décembre, essentiellement dans l'est industriel et russophone – persuadé que Iouchtchenko est un dangereux russophobe.

«Le développement de relations de bon voisinage avec l'Ukraine est l'une des priorités nationales de la Russie»: dans un message de félicitations, Poutine a donné le ton du pragmatisme qui prévaut désormais au Kremlin. Au nom de leurs intérêts communs, les deux pays, très liés économiquement, en particulier sur le plan énergétique, sont condamnés à s'entendre. «Géographiquement, l'Ukraine ne s'est déplacée nulle part», a confié, samedi, le ministre russe de la Défense, Sergueï Ivanov.

Dans la tournée européenne qu'il entamera mardi, Viktor Iouchtchenko développera ensuite l'objectif stratégique de sa présidence: l'intégration euro-atlantique de l'Ukraine, laissée en marge des élargissements de l'UE et de l'OTAN, en raison des dérives autoritaires du régime Koutchma. Après Strasbourg où il s'arrêtera au Conseil de l'Europe, Iouchtchenko se rendra en Pologne, grand partisan de l'entrée de l'Ukraine dans l'UE, où il assistera aux commémorations du 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz, puis à Bruxelles, à l'invitation du Parlement européen, favorable lui aussi à l'adhésion de Kiev, avant de se rendre vendredi au Forum de Davos.

Fort de son crédit international, le président tentera de faire progresser l'idée d'une candidature ukrainienne à l'Union. Mais Iouchtchenko, qui fut président de la Banque centrale et premier ministre, est un réaliste. Les Vingt-Cinq sont divisés: les nouveaux membres issus du bloc communiste militent pour inviter Kiev, les pays fondateurs, comme la France, s'y opposent, soucieux de ménager Moscou. Faute d'accord, Bruxelles s'en tient à sa «politique de voisinage», élaborée avant la «révolution orange», qui propose un vague plan d'action à l'Ukraine, censé renforcer la coopération entre les deux parties.

A défaut de promesses, Kiev attend des gestes concrets. L'Ukraine estime notamment injuste de n'avoir pas reçu le statut d'économie de marché, attribué à la Russie. Elle aspire aussi à entrer à l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Pour cela, elle espère le soutien des Etats-Unis, qui avaient dépêché dimanche le secrétaire d'Etat sortant Colin Powell. «Je veux vous assurer que vous pouvez continuer à compter sur le soutien total du gouvernement et du peuple américains, a déclaré celui-ci, alors que vous allez entreprendre les efforts que le peuple ukrainien attend de vous.» Alexander Kwasniewski, le président polonais, a de son côté confirmé l'engagement de Varsovie aux côtés d'une future candidature ukrainienne: «Il faut travailler. Ce n'est pas possible en un jour ou en un mois. Encore quelques années, et je pense que nous serons ensemble. Peut-être dans dix ans, mais ce n'est pas beaucoup pour l'Histoire.»

Viktor Iouchtchenko mesure aussi la difficulté des réformes qui l'attendent. Il a de nouveau promis dimanche d'en finir avec la corruption qui gangrène le pays. Il lui faudra notamment assainir les rapports entre le monde politique et celui des affaires, et imposer des règles du jeu claires, sans se mettre à dos les «oligarques», souvent alliés aux intérêts russes. Pour cette tâche, il disposera d'à peine un an. La réforme constitutionnelle, qui entrera en application, réduit considérablement les pouvoirs présidentiels.