Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, a longtemps bénéficié de la clémence du Parti populaire européen (PPE, droite) malgré ses nombreux impairs envers la démocratie et l’Etat de droit. N’a-t-il pas été le protégé d’Helmut Kohl, qui l’avait invité au cours de son premier mandat (1998-2002) dans la fratrie chrétienne-démocrate européenne?

Mais depuis que Budapest accuse le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, d’encourager l’immigration illégale en martelant chaque jour le message via des spots vidéo, télévisés et radiophoniques, la pilule ne passe plus. Résultat? Douze formations sur les 79 appartenant au PPE réclament le départ de la formation d’Orban, le Fidesz.

«D'importantes conséquences en matière de politique intérieure»

Le destin du parti sera arbitré le 20 mars lors d’une réunion de l’assemblée politique du PPE à Bruxelles. L’éviction du Fidesz n’interviendra qu’en cas de vote à la majorité absolue, hypothèse encore peu probable car la fronde vient des «petits» pays du Nord et du Sud (Finlande, Benelux, Pays-Bas, Suède, Norvège, Grèce, Portugal). Mais le scénario pourrait se concrétiser si les Allemands de la CDU et de la CSU laissaient tomber leur allié hongrois devenu de plus en plus encombrant au fil des années. Un divorce fragiliserait l’économie magyare largement dépendante de firmes originaires d’outre-Rhin.

«Se retrouver en dehors du PPE aurait également d’importantes conséquences en matière de politique intérieure pour Orban et le Fidesz, explique Peter Kreko, du centre de réflexion d’obédience libérale Political Capital. Le premier ministre et son parti s’éloigneraient du cœur de la puissance européenne, une excommunication susceptible d’être reprochée par les électeurs issus des classes moyennes et les intellectuels qui soutiennent le Fidesz. Une telle exclusion marquerait officiellement la fin du centre droit en Hongrie auquel se rattachent ces catégories-là.»

«Ligne rouge»

La «danse du paon» de Viktor Orban lui a permis de renforcer son poids au sein du PPE en utilisant la voie de la diplomatie tout en soignant sa relation avec l’Italie et la Pologne, qui partagent son inflexion «illibérale». L’homme fort de Budapest sait qu’il vaut mieux «droitiser» le PPE de l’intérieur plutôt que prendre la direction d’un axe incertain des populistes radicaux aux côtés des Italiens de la Ligue et des Polonais de Droit et justice. En équilibriste, il joue sur tous les registres pour obliger le PPE à composer avec lui. Et le bannir ne va pas de soi: son départ coûterait 12 sièges, susceptibles de compter fin mai dans la course aux eurodéputés.

Dans une interview publiée ce week-end par le quotidien allemand Die Welt, Viktor Orban a assuré le président du groupe PPE au Parlement européen, Manfred Weber, de son soutien dans la course à la succession de Jean-Claude Juncker après le scrutin du dimanche 26 mai. En réponse à ces déclarations, le président du parti, Joseph Daul, a déclaré au même journal qu’Orban avait franchi «la ligne rouge» en recouvrant son pays de placards diabolisant Jean-Claude Juncker.

«Orban aurait très mal calculé son coup s’il pensait sincèrement que la campagne anti-Juncker ne provoquerait pas d’indignation particulière parce qu’elle viserait un président de la Commission sur le départ», estime le politologue Daniel Hegedus du German Marshall Fund. «Orban et le PPE livrent un match où aucune des deux parties ne veut accomplir le dernier pas, à savoir décider du départ ou de l’expulsion. Si le PPE décidait d’éloigner le Fidesz, le premier ministre présenterait la Hongrie et sa propre personne comme victimes d’une conspiration orchestrée par la gauche.»

Orban […] aime livrer bataille et est au meilleur de sa forme lorsqu’il se retrouve au cœur de conflits

Agoston Samuel Mraz du think tank Nezopont Intezet, réputé proche du gouvernement Fidesz

Alors que l’étau européen semble se resserrer sur Budapest, l’exécutif hongrois charge de plus belle Soros, Juncker et Bruxelles par l’intermédiaire d’un courrier transmis aux huit millions d’électeurs du pays. La lettre s’accompagne d’un tract réitérant les insinuations des affiches controversées sur la volonté européenne d’imposer des quotas de réfugiés, d’affaiblir la protection frontalière des Etats membres et de faciliter l’immigration massive en délivrant des «visas pour migrants» sans condition spécifique.

«La campagne anti-Juncker est une sortie typique d’Orban, celle d’un dirigeant qui aime livrer bataille et est au meilleur de sa forme lorsqu’il se retrouve au cœur de conflits», juge Agoston Samuel Mraz du think tank Nezopont Intezet, réputé proche du gouvernement Fidesz.

Les placards anti-Juncker disparaîtront le 15 mars mais le premier ministre hongrois prépare déjà sa prochaine offensive. Budapest mobilisera ses relais médiatiques et une partie de son budget de campagne contre Frans Timmermans, numéro deux de la Commission très critique envers la Hongrie et tête de liste sociale-démocrate pour l’accession à la présidence de l’institution, un homme considéré comme le «candidat de Soros». Faute d’opposition capable de le concurrencer, Viktor Orban s’offre une nouvelle cible pour s’approcher de son objectif à peine voilé: mettre l’Europe à ses pieds.