«Ça y est, ça tire. Là-bas sur la gauche.» Comme tous les samedis ou presque, Hanan Elkabetz et sa famille passent la journée sur le plateau du Golan. A l’instar de plusieurs dizaines d’autres du nord d’Israël, il vient «assister au spectacle». Ou plutôt, à la tuerie. Car de l’autre côté de la ligne de démarcation avec la Syrie, les soldats loyaux au régime de Bachar el-Assad et ceux de l’Armée syrienne libre (ASL) se battent pour le contrôle de Jubata al Khassab, un village habité par quelques milliers de personnes. «L’Histoire est en train de s’écrire sous nos yeux et c’est excitant», assène notre interlocuteur en décapsulant une bouteille de bière. «Mais il n’est pas certain qu’Israël y gagnera au change, car la Syrie sera déstabilisée après la chute d’Assad. Le Golan, qui est resté calme pendant près de quarante ans, redeviendra une zone troublée. Une deuxième bande de Gaza.»

Le plateau du Golan a été conquis par Israël en juin 1967 et annexé en 1981. En mai 1974, la Syrie et l’Etat hébreu ont ratifié un accord créant un no man’s land de 4 à 6 kilomètres de profondeur entre les deux pays. Celui-ci est surveillé par l’UNDOF, un groupe d’observateurs des Nations unies. Environ 140 000 Druzes résidaient sur le Golan avant 1967. Durant les combats, la plupart d’entre eux ont fui vers l’hinterland syrien et leurs habitations ont été rasées. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 20 000 répartis dans quatre villages. Face à eux, 21 000 colons juifs se sont installés dans une quinzaine d’implantations.

Clôture métallique

Jusqu’à ces dernières semaines, les seules explosions que l’on entendait sur le Golan étaient provoquées par les loups marchant sur des mines. Mais, aujourd’hui, la bataille que se livrent les frères ennemis syriens est parfaitement visible. Au loin, des nuages de poussière jaunâtre s’élevant dans le ciel signalent la chute des obus des charges de mortier tirées par les deux camps. Le 19 juillet, trois d’entre eux au moins se sont abattus à quelques dizaines de mètres d’une position avancée israélienne au moment où le ministre de la Défense Ehoud Barak l’inspectait.

Le lendemain, plusieurs centaines de soldats syriens accompagnés de blindés légers et de canons se sont infiltrés dans la zone neutre séparant les deux pays afin de contourner l’ASL. Ce mouvement a provoqué une mise en alerte immédiate de toutes les forces israéliennes stationnées le long de la ligne de démarcation. Les congés et les permissions des soldats ont été annulés. Au début de 2011, le Ministère israélien de la défense a entamé, le long de la «frontière» avec la Syrie, la construction d’une double clôture métallique de 120 km de long et de 8 mètres de hauteur. Depuis jeudi, des bulldozers blindés creusent également des tranchées. Officiellement, il s’agit d’empêcher les éventuelles «infiltrations terroristes». En réalité, l’Etat hébreu redoute la balkanisation de la Syrie qui pousserait certains des Druzes ayant fui en 1967 à vouloir retrouver leurs villages d’antan.

«Fidèles jusqu’au bout»

A Majd el Shams, la «capitale» des Druzes du Golan, les édiles ont toujours manifesté leur fidélité à la Syrie en défilant avec la photo de ses dirigeants à l’occasion de sa fête nationale et en interdisant aux habitants de demander la nationalité israélienne. Sur la place centrale du village, le drapeau syrien continue d’ailleurs de flotter fièrement et Fikr-el-Din, 64 ans, un boucher-charcutier prospère, promet que «tous les Druzes du Golan le veilleront jour et nuit si nécessaire». «Si Bachar el-Assad s’en va, la Syrie deviendra comme l’Irak. Un pays qui ne pèse plus grand-chose. Les Druzes seront fidèles jusqu’au bout», affirme le commerçant. Pourtant, dès l’été 2011, quelques dizaines de jeunes Druzes ont pris clandestinement contact avec l’opposition syrienne. D’abord par le biais d’e-mails, puis par téléphone. Malgré les anciens, ils ont ensuite défilé pour manifester leur soutien à la rébellion.

Au début de cette année, lorsqu’un déserteur syrien ayant rejoint l’ASL a été exécuté par les milices du régime, ses proches résidant à Buquata, un village druze du Golan, se sont vengés en commettant des déprédations contre des voitures et des immeubles appartenant à des partisans du dictateur syrien. Au fil du temps, la haine s’est tellement exacerbée qu’en juin dernier les deux camps en sont venus aux mains en pleine rue. Sous les yeux de la police israélienne, qui a laissé passer beaucoup de temps avant d’intervenir. «Je vais souvent regarder ce qui se passe de l’autre côté de la clôture et j’en pleure la nuit», jure Shefa, une jeune femme de Majd el Shams, partagée entre son respect pour les anciens et son désir de voir naître une Syrie démocratique. «Je ne crois pas que la révolution en cours là-bas soit le fait de djihadistes. C’est simplement le peuple qui se soulève avec l’espoir de mieux vivre», dit-elle. «Si je pouvais passer de l’autre côté, j’y participerais».