A mesure que l’on s’approche d’Idlib, la présence des chars de l’armée encore acquise au régime se fait plus pesante. Ces derniers jours, de nouvelles troupes sont venues renforcer les contingents déjà présents. Impossible d’entrer sans franchir de nombreux points de contrôle.

Mercredi 7 décembre, les manifestations anti-régime ont fait de nouvelles victimes. Sept personnes ont été tuées par des tirs de snipers, plus de soixante autres ont été blessées. Le lendemain, deux autres personnes sont tombées sous les balles de l’armée alors qu’elles accompagnaient les morts de la veille pour leur enterrement. Grand, sec, le regard dur et puissant, Hassan est un cheikh, un homme respecté dans la ville. «J’ai encore du mal à réaliser ce que j’ai vu. Nous étions plusieurs centaines, certains arboraient des affiches, d’autres des banderoles. Les femmes étaient là, avec leurs enfants. Certains avaient bien vu les snipers sur le toit d’un des bâtiments, mais on n’aurait jamais pensé qu’ils tirent sur la foule.»

L’homme rajuste son écharpe, son regard s’égare dans le vide. Au même moment, cinq véhicules passent devant lui, tous remplis d’hommes en tenue militaire, leurs armes sorties par la fenêtre. A l’arrière d’une des voitures, un fusil-mitrailleur pointe la foule. Hassan attend qu’ils se soient éloignés et reprend à voix basse, comme s’ils pouvaient encore l’entendre. «Ce sont des chabihas, ces miliciens que Bachar el-Assad paie pour nous effrayer. De véritables animaux, une milice prête à tout et assoiffée de violence. Depuis plusieurs jours, ils paradent régulièrement dans les rues.»

Ce jour-là, parmi les victimes dénombrées, Imad Saard Haldin. Agé de tout juste 13 ans, le garçon passait seulement devant les manifestants quand les militaires ont ouvert le feu. Sa famille, très pauvre, est encore terrorisée. Son oncle brandit son portrait tout en essuyant ses larmes dans son foulard. «On n’allait pas vraiment manifester jusque-là. On n’a pas vraiment de quoi vivre, manger, se chauffer, je pensais à autre chose. Maintenant, on a peur des représailles. L’armée a déjà brûlé la maison de plusieurs familles de martyrs. On n’ose plus sortir.» Derrière lui, une jeune fille se cache sous son voile fleuri, les yeux rougis. Elle efface elle aussi ses larmes et acquiesce. «Depuis mercredi, je ne peux plus dormir. J’ai peur et je ne sais même pas pourquoi.»

Dans la maison d’à côté, Hassan Saadi est allongé sur une banquette dans le salon. A tout juste 17 ans, le jeune homme a reçu une balle dans la hanche en essayant d’aller récupérer le corps de son voisin. «On rentrait de l’école, le temps de regarder d’où venaient les cris, il a reçu une balle dans la tête. J’ai voulu l’éloigner de là, le transporter à l’hôpital, mais je me suis effondré sous l’impact.» Aujourd’hui encore, Hassan se repasse la scène sans comprendre. «On ne faisait rien de mal, on ne manifestait même pas. Imad n’était qu’un enfant, il n’avait rien à voir avec la politique et la révolution.» Derrière son air encore enfantin, Hassan découvre ses nouvelles velléités révolutionnaires. «Je n’allais pas souvent aux manifestations avant, j’étais encore innocent. Ce crime a fait de moi un homme. Dès que je pourrai sortir, j’irai rejoindre les autres, j’irai lutter. Je n’ai plus rien à perdre. Bachar el-Assad a tué toute mon innocence.»

L’armée du président Bachar el-Assad contrôle Idlib d’une main de fer et entend bien le montrer. Ahmed veut nous montrer sa ville, «cet autre monde que Bachar el-Assad essaie de dissimuler dans le sang». A l’approche de chaque check-point, un murmure s’élève. L’homme, les yeux fixés sur l’horizon, les mains crispées sur le volant, répète plusieurs fois les mêmes versets du coran, comme pour nous protéger. «Les militaires ont des listes, tous ceux qui ont quelque chose à voir avec la révolution ont leur nom inscrit dessus. Parfois, ils ne vérifient pas. Le reste du temps, on finit en prison pour une durée indéterminée.»

Vêtu d’une tenue de chantier, Ahmed n’arbore aucun signe de la révolution. «Aujourd’hui, on ne peut se fier à personne, il y a des dizaines de milliers d’espions du gouvernement parmi nous.» Et il a des raisons de craindre d’être arrêté, puisqu’il appartient à l’Armée syrienne libre. Ils seraient près de mille dans la région d’Idlib, une centaine d’officiers et 900 soldats. La désertion il y a deux semaines d’une dizaine de gradés de l’armée régulière a redonné le moral aux troupes. «On ne peut pas faire grand-chose, si ce n’est essayer de protéger la population. Nous ne sommes pas suffisamment armés, ce qui nous empêche de nous attaquer aux forces du gouvernement», regrette Ahmed.

Ahmed nous entraîne dans les ruelles d’Idlib, les maisons sont toutes vieilles et délabrées. Soudain, plusieurs enfants arrivent en courant. L’un d’entre eux écrit en lettres dorées le mot liberté sur le mur d’une école et s’enfuit en courant. Ahmed continue son chemin. «L’inscription sera recouverte de peinture par l’armée demain matin, mais les jeunes recommenceront», explique-t-il. A l’abri dans une petite mosquée, il déplie un drapeau, celui de la Syrie libre.

La nuit tombe. Les uns après les autres, les combattants de l’Armée syrienne libre arrivent. Chacun jette un coup d’œil derrière lui avant de refermer la porte. Tous dissimulent une arme sous leur blouson. «On est obligé d’être très prudent, on s’attend bientôt à une attaque d’envergure. Les violences ont pris une nouvelle ampleur ces derniers jours, cela va encore empirer.» Depuis presque une semaine, Idlib est coupée du monde, plus de téléphone et de fréquentes coupures d’électricité. «Bachar el-Assad veut nous intimider, nous montrer que l’on n’est rien sans lui, nous dés­organiser, mais nous ne nous laisserons plus faire. C’est fini le temps où on baissait la tête sans rien dire», s’énerve l’un d’entre eux.

Derrière cette colère, tous dissimulent leurs peurs. Au début des années 1970, quand le président Hafez el-Assad, le père de Bachar, était venu à Idlib, il avait été reçu par des jets de chaussures. Mais cette fois les troupes du régime semblent beaucoup plus fortes que toutes les bonnes volontés de ses soldats libres.

La nuit tombe, les hommes partent pour accompagner la manifestation du jour. Sur le chemin du retour, deux tanks pénètrent dans la ville. Dans quelques minutes, ils seront dissimulés sous une bâche à un check-point. En attendant, les habitants d’Idlib retiennent leur souffle.

ö La carte de la révolte en page 13