Les voitures arrivent en trombe au siège du patriarcat de l'Eglise orthodoxe serbe. Dans la ville dévastée de Pec, la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre: la guérilla de l'UÇK s'apprête à poignarder le cœur spirituel de la Serbie. «Ils rôdent à quelque centaines de mètres», s'inquiète Nebojsa. Les visages trahissent l'anxiété et la rage. Officiellement, les Serbes ne portent plus d'armes. Mais de grandes boîtes contenant des munitions sont réparties dans diverses voitures qui redémarrent dans un nuage de poussière. Appelés au secours, les blindés italiens qui sont désormais postés dans la ville arrivent à leur tour. Leur nonchalance contraste singulièrement avec l'anxiété environnante. Les craintes étaient infondées, rassurent les militaires. Pas tant que cela, en fait, comme le prouvent des explosions dans la montagne à proximité.

C'est peu dire que les quelques centaines de Serbes restés dans cette ville, proche à la fois de la frontière albanaise et monténégrine, se sentent désormais assiégés. Quelques heures plus tard, alors que la plupart d'entre eux sont réunis dans l'immeuble où ils habitent désormais ensemble, l'affolement reprend de plus belle: des hommes de l'UÇK viennent de voler la Mercedes noire du maire serbe de la ville. C'est une délégation furieuse qui se rend auprès des Italiens, le regard dur des anciens paramilitaires caché derrière des lunettes de soleil. Le maire menace de quitter la ville avec tous les Serbes si leur sécurité n'est pas assurée. Il reviendra, met-il en garde, lorsqu'il aura pris des instructions à Belgrade. En attendant, il repart chez lui sous bonne escorte, à pied.

Dans l'après-midi de vendredi, c'était au patriarche Pavle de se rendre à Pec (lire ci-dessous). Façon de tenter à son tour d'y rassurer les siens, mais aussi de rappeler aux militaires italiens l'importance qu'accordent les Serbes à la patriarchie, siège de l'Eglise serbe depuis le Moyen Age.

A peine à quelques centaines de mètres de là, l'UÇK a pris depuis mercredi le contrôle d'un quartier de la ville en ruine. Les adolescents, le visage creusé après des semaines passées à errer dans la montagne, viennent de toute évidence d'être enrôlés, et patrouillent, kalachnikov en bandoulière, seule présence humaine parmi les amas de briques et les débris de verre. Vêtus de noir, ils constituent la fine fleur de la «police militaire» mise en place par l'UÇK pour tenter de s'imposer le plus rapidement possible comme le seul administrateur légitime de l'ensemble de la province. A un carrefour, ils sont une dizaine à «contrôler» les passages, de loin, se contentant en fait de voir défiler convois humanitaires et militaires de l'OTAN.

S'il fallait choisir une ville martyre pour la guerre du Kosovo, ce serait sans doute Pec. La commune, villes et villages environnants compris, comptait 150 000 habitants. Peut-être sont-ils 1000 aujourd'hui, presque exclusivement des vieillards et des Serbes. «Nous avons vécu l'enfer pendant deux mois, dit une sœur catholique, restée à Pec pendant tout le temps qu'a duré la destruction. Mais ce n'était rien en regard de ce qui s'est passé la semaine dernière.» Des dizaines de maisons ont flambé samedi dernier, bien après la signature de la capitulation serbe. Le même jour, les flammes ont aussi consumé l'intérieur de la mosquée, les tapis de prière, les archives et les livres. Elles léchaient la façade pour s'élever sur une dizaine de mètres, jusqu'à être visibles des montagnes de la vallée de la Rugova où, dit-on, se cacheraient encore des milliers de personnes. Du bazar qui entourait la mosquée, il ne reste rien. Il a été détruit par les forces serbes, échoppe après échoppe, rue après rue, lors des premiers jours des bombardements de l'OTAN. Ensuite, la ville entière a été saccagée de la même manière, puis «nettoyée» de ses habitants.

Il pleut sur Pec et Desa Mrecaj, belle grand-mère au regard clair, tente de trouver une veste dans un tas d'habits qui a miraculeusement échappé au feu. D'origine monténégrine, veuve d'un Albanais catholique, elle voudrait retourner dans le village de Klina, distant de quelques kilomètres, retrouver une maison qu'elle sait pourtant pillée et brûlée. «J'avais 10 ans en 1941 et j'ai déjà connu la guerre. Mais celle-ci était bien pire. Il suffisait à un Serbe d'aider son ami ou son voisin albanais pour qu'il soit tué par la police. Les paramilitaires m'ont traitée de truie parce que j'ai épousé un Albanais. Il était pourtant chrétien, comme moi.»

Depuis plusieurs mois, Pec était en état de siège. La proximité de l'Albanie l'exposait particulièrement au combat entre la guérilla et l'armée. La population d'origine albanaise ne s'aventurait plus guère hors de chez elle à partir du milieu de l'après-midi. Fin mars, en quelques jours, les forces de Belgrade ont fait ce qu'elles rêvaient sans doute d'accomplir depuis longtemps. Le dimanche des Rameaux, des milliers d'Albanais ont été chassés de leurs maisons et ont dormi dans le stade. Ensuite, peut-être parce qu'ils ne savaient pas quoi en faire, les Serbes ont déplacé ces personnes d'un côté et de l'autre de la ville, jusqu'à ce que les familles finissent par être éclatées entre le Monténégro et l'Albanie. «Les militaires s'étaient installés à l'hôpital, explique la sœur catholique. C'est nous qui recueillions certains des blessés. Il y a eu par exemple cet homme tué avec l'une de ses deux filles sur le parvis de l'église. Les paramilitaires ont emporté les deux cadavres. La fille cadette est morte par la suite. Il y a eu aussi cette femme, chassée de l'hôpital, qui avait des hématomes partout. Elle n'arrivait à articuler que deux mots, Mirita et Mimosa, sans doute les noms de ses deux filles. Elle est morte le lendemain de son arrivée ici.»

Sur la place de la ville où sont stationnés les Italiens, derrière le barrage de blindés de plus en plus important au fil des heures, une veuve serbe partage sa rage avec d'autres femmes. «C'est l'OTAN et l'UÇK qui ont détruit la ville, assure-t-elle contre toute évidence. Ils voulaient notre fin, depuis toujours.»