La Sibérie n’offre pas des paysages particulièrement variés… Sur ses 1500 premiers kilomètres, de Tioumen à Novossibirsk, elle est même si monotone qu’avec son horizon plat et ses bosquets toujours semblables, elle ressemble moins à un continent qu’à un océan aux vagues éternellement recommencées. Plus à l’est pourtant, sur la route de Kemerovo, le décor se modifie légèrement: le terrain devient plus vallonné et la forêt plus dense.

La route n’a jamais été aussi peu fréquentée depuis notre départ de Moscou. Bien qu’elle soit désormais la seule chaussée asphaltée à se diriger vers l’est entre l’océan Glacial Arctique et la Mongolie, nous n’y croisons que deux véhicules à la minute. Une si faible fréquentation ne manque pas d’avoir un effet sur notre voyage. Nous espérions arriver aujourd’hui encore à Krasnoïarsk, sur les bords du Ienisseï, l’un des plus grands fleuves de Russie. Faute de correspondance, nous devrons nous contenter d’une étape à mi-parcours, dans une ville qui ne figure dans aucun de nos guides, Mariinsk.

Mariinsk a deux spécialités: la vodka et les prisons. Elle abrite deux grandes usines de fabrication d’alcool réputées loin à la ronde, ainsi qu’un archipel de pénitenciers destinés à toutes les catégories possibles de détenus (hommes, mineurs, malades, etc.). Et puis, elle est l’une des rares villes au monde à avoir érigé le long de son avenue principale, entre l’ordinaire statue de Lénine et le tout aussi habituel monument aux morts de la guerre 1941-1945, une statue géante de pomme de terre. Un hommage du sculpteur local Youri Mikhaïlov à l’héroïque tubercule pour toutes les vies que sa chair a sauvées en Sibérie.

La ville n’entend pas se contenter de cet héritage cependant. Elle a une grande chance, que de nombreuses localités de province lui envient: son emplacement sur la ligne du transsibérien, au kilomètre 3713. Et elle compte bien en profiter pour conserver sa population, ce qui n’est pas donné en Sibérie par les temps qui courent, et même pour prospérer, notamment en attirant des touristes. Dans ce but, elle aligne un nombre record d’isbas joliment rénovées et s’est dotée d’une collection remarquable de petits musées.

La belle Maria

La maison la plus spectaculaire de la ville est sans doute celle du sculpteur Mikhaïlov, avec sa façade bleu foncé ornée d’un soleil joufflu et d’une floraison d’étoiles. L’artiste étant parti quelques jours au bord d’une rivière, c’est son fils qui nous y reçoit. L’homme nous régale de thé et de biscuit, puis entreprend de nous présenter son propre travail: la production d’objets à base d’écorces de bouleau. Des créations qui vont d’ustensiles de ménage, comme des paniers ou des couvre-bouteilles, à des articles de décoration, tel du bois encadré.

Au café Eurasie où nous prenons plus tard un verre, Maria part d’un grand éclat de rire. «Rendez-vous compte, raconte-t-elle dans un anglais impeccable. Quand j’étais aux Etats-Unis, les gens n’avaient qu’une question à la bouche lorsqu’ils apprenaient que je venais de Sibérie. Ils me demandaient si mes parents ou mes grands-parents y avaient été envoyés de force!»

Arrivée à Mariinsk à l’âge de 2 ans, Maria y a passé son enfance avant de partir voyager à l’étranger et de s’installer à Novossibirsk comme professeur d’anglais. Mais elle assure rester très attachée à la petite ville, où elle continue à venir passer des vacances et retrouver des amis. Songe-t-elle pour autant à s’y réinstaller? La jeune femme ne souhaite pas entrer dans des considérations trop personnelles. Mais elle assure que si elle a demandé un nouveau visa pour les Etats-Unis, ce n’est pas pour s’y établir, seulement pour y retourner quelques semaines.

Le lendemain à la gare routière, alors que nous attendons notre bus pour Krasnoïarsk, Maria surgit sur le quai. Elle est venue acheter son billet de train pour Novossibirsk, où elle retourne dans trois jours, et nous a aperçus dans la foule. Après quelques mots sur notre rencontre de la veille, elle lâche soudainement: «Vous savez, je me suis aperçue que les jeunes revenaient à Mariinsk.» Puis elle nous lance un dernier sourire, tourne les talons et s’en va.