Des militaires britanniques patrouillent deux par deux, le fusil d'assaut en position de tir, dans le quartier de Dardania, un grand ensemble d'immeubles collectifs délabrés dans le centre de Pristina. Des enfants jouent près d'un tank stationné dans un parking. Malgré la présence de la KFOR, des voitures sont volées et des appartements saccagés chaque nuit à Dardania. «Lorsque je suis rentré de Macédoine, le 25 juin», explique Teuta, une enseignante d'une cinquantaine d'années, qui sourit presque de sa mésaventure, «notre appartement était saccagé. Les policiers ou les paramilitaires serbes avaient fouillé et retourné les meubles, sûrement à la recherche d'argent. N'en trouvant pas, ils ont délibérément saccagé l'appartement. Par contre, ils n'avaient rien emporté. Comme l'appartement était inhabitable, nous sommes allés dormir chez un parent. En revenant le lendemain matin pour essayer de faire de l'ordre, plus de télévision, plus de cuisinière. Les voleurs ont pris jusqu'au chauffe-eau électrique et jusqu'à la vaisselle.»

Un camion rempli de réfugiés revenant de Macédoine arrive à la hauteur du marché où les étals sauvages se sont multipliés ces derniers jours. Les revenants laissent éclater leur joie et se mettent à chanter en saluant la foule. «Je comprends la joie de ceux qui reviennent, mais je n'arrive pas à la partager», confesse l'écrivain Eqrem Basha, qui est resté à Pristina tout le temps des bombardements de l'OTAN. «Le courage ne m'a jamais abandonné durant ces deux mois et demi de réclusion, mais c'est aujourd'hui qu'il me manque, quand je vois la ville livrée aux pillards, et que je constate que ces pillards sont albanais.»

La vague de violence qui emporte le Kosovo recouvre plusieurs phénomènes. Une bonne part des pillages sont dépourvus d'implication politique. Comme le note un habitant du quartier huppé de Dragodan, «Pristina est aujourd'hui la seule grande ville du monde, où il n'y a aucune force de police, et la généralisation des vols n'est que le reflet du désarroi d'une société qui a vécu des années sous chape de plomb. Certains croient maintenant que tout est permis.»

Par contre, de nombreux actes de violence sont l'expression de vengeances et de haines ethniques. Les maisons tziganes et serbes ont été mises à sac dans de très nombreuses villes du Kosovo, sans que la KFOR ne parvienne à s'y opposer. Les participants à ces pillages collectifs expliquent souvent qu'ils sont venus rechercher les biens qui leur appartenaient. La mise à sac des quartiers roms et serbes est l'occasion d'exprimer une haine trop longtemps contenue.

Très prudent, Azem, un Albanais de Skopje en Macédoine, dissuade son cousin Haso, originaire de Kosovo Polje, près de Pristina, de revenir trop vite au pays. «Il possédait une grande et belle maison, une étable moderne, du bétail. Tout est parti en fumée. S'il rentre aujourd'hui, la tentation de la vengeance sera trop grande, et il risque de faire des bêtises. Aller détruire une maison serbe des environs serait une grande erreur. Le revanchisme ne mène à rien, et risque de discréditer les Albanais auprès de ceux qui leur sont vraiment nécessaires: les bailleurs de fonds internationaux qui peuvent aider à la reconstruction du pays.»

A Mitrovica, la ville partagée par les militaires français en «quartier serbe» et «quartier albanais», des maisons flambent chaque jour. Les Serbes détruisent des maisons albanaises, et les Albanais des maisons serbes. La KFOR semble impuissante à enrayer le phénomène. Pourtant, les militaires français se réjouissent des résultats qu'ils obtiennent dans le désarmement de l'UÇK et des milices serbes. Dernier succès à leur actif, l'arrestation du chef des milices d'autodéfense serbes, Dragan Marjanovic. De plus, 135 hommes de la gendarmerie française sont arrivés à Mitrovica le 25 juin, avec mission de veiller au rétablissement de l'ordre public. Ils se révèlent manifestement incapables de faire face à la tâche.

Mandat d'arrêt… français

Le problème tient aussi à l'absence de toute réelle autorité civile. A Mitrovica, les gendarmes appliquent la législation française. «Au bout de vingt-quatre heures de garde à vue, nous remettons en liberté les pilleurs, car la loi française nous en fait obligation si, au bout de ce délai, un mandat d'arrêt n'est pas émis contre la personne interpellée. Or aujourd'hui, personne n'a autorité pour inculper ces délinquants, et les avocats ne sauraient pas quelle procédure faire respecter.» Réuni sous l'égide de l'administrateur provisoire du Kosovo pour les affaires civiles, Sergio Vieira de Mello, un comité de personnalités serbes et albanaises a lancé un appel à la population à faire cesser les violences, mais seule la mise en place d'une véritable autorité civile internationale sera en mesure de briser le cercle de violence qui a saisi le Kosovo.