Médecine

Vincent Lambert, une mort qui déchire la France

Après onze années passées dans un état végétatif, le quadragénaire hospitalisé à Reims est décédé jeudi, suite à l’arrêt des soins autorisé par la justice. Une autopsie aura lieu vendredi à Paris

D’un côté, le soulagement. Soulagement des équipes de l’hôpital de Reims qui, depuis des années, vivaient comme un calvaire les décisions de justice contradictoires sur le maintien ou non en vie de Vincent Lambert, l’ex-infirmier décédé mercredi matin après onze ans dans le coma, suite à un accident de voiture survenu en septembre 2008. Soulagement des autorités françaises, confrontées à un feuilleton médico-politico-judiciaire sans précédent, doublé d’une guerre familiale et médiatique sans merci entre les parents du patient – soutenus par la droite catholique hostile à tout arrêt des soins pour les personnes maintenues artificiellement en vie – et son épouse, favorable à l’interruption des traitements. Soulagement enfin de la justice, prise au piège de ses contradictions entre les décisions du Conseil d’Etat, de la Cour d’appel, puis de la Cour de cassation qui, le 28 juin dernier, a confirmé la procédure d’arrêt des soins.

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Douleur et colère

De l’autre, une douleur et une colère pas près de s’éteindre, dont le procureur de la République de Reims a tenu compte, en décidant d’ouvrir une enquête sur les causes de la mort de Vincent Lambert, et d’ordonner une autopsie prévue ce vendredi à Paris. L’arrêt des traitements avait été engagé le 2 juillet par le service de soins palliatifs du CHU de Reims. En termes médicaux, l’arrêt de l’hydratation et de l’alimentation par sonde s’est accompagné d’une «sédation profonde et continue». Mais pour ceux qui, comme ses parents, réclamaient la poursuite des soins, c’est bien une euthanasie qui a eu lieu, ouvrant la voie à toutes les dérives.

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Même l’écrivain Michel Houellebecq y est allé de sa tribune, publiée dans Le Monde: «Il m’est difficile de me défaire de l’impression gênante que Vincent Lambert est mort d’une médiatisation excessive, d’être malgré lui devenu un symbole.» Et l’auteur sulfureux de Sérotonine (Ed. Flammarion) de dénoncer une ingérence de l’Etat, accusant la ministre de la Santé Agnès Buzyn d’avoir voulu «ouvrir une brèche» et «faire évoluer les mentalités». «Fallait-il tuer Vincent Lambert? interroge-t-il. Et pourquoi lui, plutôt que les quelques milliers de personnes qui à l’heure actuelle, en France, partagent son état? La dignité (le respect qu’on vous doit) ne peut en aucun cas être (altérée) par une dégradation, aussi catastrophique soit-elle, de son état de santé.»

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Rien pour obliger les médecins

Entre les deux? Une France déboussolée par l’importance de cette affaire qui avait conduit la mère de Vincent Lambert, Viviane, à lancer, le 1er juillet, un appel au secours aux Nations unies depuis Genève, en marge du Conseil des droits de l’homme. «Vincent est mort, tué par raison d’Etat et par un médecin qui a renoncé à son serment d’Hippocrate», ont notamment réagi mercredi matin les avocats de la famille, qui ont déposé une plainte pour tentative de meurtre le 4 juillet, parlant d’«un crime d’Etat». Tandis que le pape François – qui avait auparavant refusé d’intervenir dans ce débat – s’est contenté d’un communiqué sans référence directe aux décisions judiciaires françaises et rappelant les principes de l’Eglise catholique: «Que Dieu le Père accueille dans ses bras Vincent Lambert. Ne construisons pas une civilisation qui élimine les personnes dont nous considérons que la vie n’est plus digne d’être vécue: chaque vie a de la valeur, toujours.»

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Comment en sortir? Faut-il revoir les lois de 2005 (relative aux droits des malades et à la fin de vie) et de 2016 (qui permet de plonger dans une sédation irréversible les patients en phase terminale) lors de l’examen parlementaire, en septembre, du projet de loi sur la bioéthique – pour répondre à la promesse d’Emmanuel Macron d’étendre à toutes les femmes la procréation médicale assistée – qui sera adopté en Conseil des ministres fin juillet?

Les équipes médicales spécialisées dans les soins palliatifs s’appuient en tout cas sur l’affaire Vincent Lambert pour demander que leurs patients expriment le plus souvent possible leurs dernières volontés, via des directives formelles ou via une personne de confiance. Avec un obstacle: il n’existe aujourd’hui aucune contrainte dans la loi française pour obliger les médecins à appliquer les dernières volontés des patients. Ce qui laisse grande ouverte la porte aux pressions des familles et des différents lobbies ultra-conservateurs et religieux.

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