Vingt-cinq ans après Tiananmen, «la répression est plus intense»

Chine La journaliste Gao Yu poursuivie pour «divulgation de secrets d’Etat». Peine de prison à vie confirmée pour l’intellectuel ouïgour Ilham Tohti

Le procès à huis clos de la journaliste dissidente Gao Yu, jugée vendredi dernier à Pékin pour «divulgation de secrets d’Etat à l’étranger», est révélateur d’une intensification des poursuites pour délit d’opinion dans la Chine de Xi Jinping. Distinguée par des prix à l’étranger, Gao Yu, 70 ans, collaborait avec des médias hors de Chine (comme la Deutsche Welle) depuis son bannissement des médias chinois après les événements de Tiananmen en 1989 – elle était vice-rédactrice en chef de l’Hebdomadaire de l’économie, un média libéral alors dûment autorisé en Chine. Incarcérée à deux reprises, en 1989 et en 1994, Gao Yu est l’une des dissidents les plus connus qui se retrouvent cette année en prison, au côté du professeur ouïgour Ilham Tohti, récemment condamné à la prison à perpétuité, et de l’avocat Pu Zhiqiang, en attente d’être jugé pour «incitation à la subversion d’Etat».

«Il y a une conjugaison de facteurs qui fait que la répression est plus intense: les vingt-cinq ans de Tiananmen, l’APEC, le facteur Hong­kong – celui-ci n’était pas prévu et il n’y a pas de doute qu’ils veulent frapper fort, comme lors de l’arrestation d’Ai Weiwei en 2011. Enfin, pour Ilham Tohti, le terrorisme au Xinjiang, même si Tohti n’a rien à voir avec», explique un diplomate occidental à Pékin.

Confession «par la force»

Les avocats de Gao Yu considèrent «qu’il n’y a pas de preuve suffisante contre elle», car «ses confessions ont été obtenues par la force». Gao Yu a plaidé non coupable, au terme d’un procès de quatre heures. Sauf que, selon la jurisprudence en matière de procès politique en Chine, la défense n’a jamais gain de cause.

Ce qu’a subi Gao Yu, mystérieusement «disparue» le 24 avril, atteste d’un recours sans vergogne à la coercition policière et judiciaire malgré les assurances renouvelées par le Parti communiste chinois (PCC) du «respect des lois»: le 8 mai, alors que personne n’avait de nouvelles d’elle, la journaliste était exhibée à la télévision chinoise en uniforme de suspect: elle est accusée d’avoir transmis «un document secret à des entités étrangères», et confesse devant les policiers «avoir nui aux intérêts de l’Etat». Cette mise en scène est alors analysée comme un signal à l’attention des milieux dissidents à l’approche des vingt-cinq ans de Tiananmen: «Son arrestation à l’époque est évidemment liée aux vingt-cinq ans», décrypte de Hongkong Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS. «Gao Yu est associée au réseau Hu Yaobang et l’aile réformatrice du parti [dont le fils de Hu Yaobang, Hu Deping]. Le signal à l’égard de ces réformateurs qui se mettaient peut-être à espérer que les ennuis de Zhou Yongkang [l’ex-chef de la Sécurité publique, sous enquête] entraîneraient un changement de cap, c’est qu’il en est hors de question. Bref, qu’il n’y a qu’une seule ligne, celle de Xi Jinping. La censure a d’ailleurs été sans précédent en 2014», poursuit le chercheur.

Dans la séance avec le juge qui a précédé le procès dimanche 16 novembre, Gao Yu a dénoncé ses confessions télévisées: «Elle a expliqué que les autorités chargées de l’enquête avaient arrêté son fils, qu’elles l’avaient menacé, et que c’était la raison pour laquelle elle était passée aux aveux», précise juste avant le procès au téléphone l’un de ses avocats, Shang Baojun. Relâché après un mois, le fils de Gao Yu est toujours passible d’être arrêté pendant un an. La journaliste a bien été filmée par la police durant le processus, mais n’a jamais consenti à ce que ces images soient diffusées par la télévision.

Document n° 9

La cuisante ironie est que le crime de divulgation de secrets d’Etat, pour lequel Gao Yu vient d’être jugée, lui avait déjà valu 6 ans de prison en 1994: «Les fameux secrets d’Etat se composaient de citations de Deng Xiaoping, largement reprises par la presse chinoise puisqu’elles formaient les bases de notre doctrine officielle en matière de politique étrangère. Quant à l’organisation ennemie qui avait récupéré ce bien si mal acquis, c’était le journal Mirror de Hongkong », explique son avocat d’alors, Zhang Sizhi, dans le livre que lui a consacré en 2013 la juriste française Judith Bout (Les Confessions de maître Zhang aux Editions François Bourin).

Cette fois, le document secret en question – les avocats actuels de Gao Yu ne sont pas autorisés à en parler – est une circulaire du PCC, le document n° 9, supposé avoir été transmis par Gao Yu au site dissident Mingjing News (Mirror News), que le magazine papier publie effectivement dans son intégralité en septembre 2013 aux Etats-Unis. Son rédacteur en chef, Ho Pin, nie toutefois que Gao Yu le lui ait transmis. En outre, son contenu a déjà largement circulé à cette date: la presse officielle chinoise rapporte dès le printemps 2013, sans nommer le document, les nouvelles instructions du comité central aux ­cadres subalternes. La presse étrangère lui consacre des articles dès juin. Le document n° 9 liste… les moyens inventés par les «forces occidentales anti-chinoises» pour saper l’autorité du PCC et le renverser – de la «démocratie constitutionnelle occidentale» aux «valeurs universelles» – et ordonne de lutter contre.