«Social.» A Bruxelles, au sommet de printemps des chefs d'Etat et de gouvernement qui s'est achevé mercredi en milieu de journée, Jacques Chirac n'a eu que ce mot-là à la bouche. A l'entendre, «l'objectif de ce sommet, c'était en réalité de mobiliser l'Europe pour améliorer la croissance et l'emploi et garantir naturellement, ce qui est essentiel pour nous tous, notre modèle social européen».

Cette touche «sociale», c'est largement suite à son intervention qu'elle est apparue si nettement dans les travaux des Vingt-Cinq à Bruxelles, réunis d'abord dans le but d'envoyer un signal fort pour relancer la croissance en Europe en promouvant la nouvelle stratégie de Lisbonne. Le président français avait pour objectif principal d'obtenir une déclaration de révision de la directive Bolkestein, qui veut ouvrir le marché intérieur aux services. Ce qui a été fait. Il a décliné son thème «social» sur chaque aspect des discussions lors d'une longue conférence de presse, visiblement destinée à prouver à son public que l'Europe n'était pas uniquement une machine à libéraliser.

Ainsi, si le Pacte de stabilité et de croissance devait être réformé, comme il l'a été, c'est notamment parce que les contraintes qu'il impliquait avaient des «conséquences fâcheuses sur l'emploi et sur les problèmes sociaux». «J'ai souligné fortement que la croissance et la cohésion sociale doivent aller de pair», a-t-il déclaré, à propos de la stratégie de Lisbonne. Il n'a pas non plus oublié de prendre acte de l'«euromanif» de samedi passé à Bruxelles, en soulignant son ampleur et en la jugeant «digne et parfaitement déterminée». Quant à la fameuse directive Bolkestein – qui a montré son pouvoir de nuisance sur la campagne référendaire en faveur du oui à la Constitution en France, ces dernières semaines – elle devra bien évidemment céder le pas à «une nouvelle directive conforme au modèle social européen».

Le président de la République s'est pourtant montré dubitatif lorsqu'on lui a suggéré que les Vingt-Cinq avaient compris ses difficultés à faire adopter la Constitution européenne, en acceptant unanimement de dire leur volonté de réexaminer la directive sur l'ouverture des services. «Je n'ai pas le sentiment, a-t-il dit, que c'était leur préoccupation première.»

Marek Belka, le premier ministre polonais, a pourtant rappelé qu'il avait fallu «absolument prendre en considération les discussions en cours en France, au Danemark et aux Pays-Bas», trois pays qui s'apprêtent à tenir un référendum sur le traité constitutionnel. En ce qui le concerne, il n'interprète pas du tout le choix des Vingt-Cinq comme une refonte complète de la directive tant décriée: rejeter ce texte, refuser l'ouverture des services, aurait été envoyer un mauvais signal, «dangereux pour l'Europe», a-t-il expliqué.

Une opinion que Tchèques et Slovaques, notamment, partagent comme la plupart des nouveaux pays pressés de voir leur économie s'améliorer. Marek Belka veut bien admettre cependant qu'il faudra trouver un équilibre entre le principe du pays d'origine – qui veut qu'un prestataire de service puisse opérer partout en Europe en se conformant à la seule législation de son pays d'origine, idée particulièrement brocardée en France – et les exigences du modèle social européen. «C'est là qu'il faudra trouver un compromis», a conclu le premier ministre polonais.

Face aux difficultés du président français, mis à mal par des sondages favorables au non sur la Constitution européenne, tous ont joué le jeu au sommet de Bruxelles. Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois et président en exercice de l'Union, avait d'ailleurs montré la voie mardi soir. «On donne parfois l'impression que l'Europe se foutrait des conséquences de cette directive sur la vie quotidienne des gens. Ce n'est pas vrai!» Le président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso, qui a dit craindre une paralysie de son action pendant toute la durée de la période des référendums, espère maintenant que «les Français vont montrer leur attachement aux valeurs européennes, lors du référendum du 29 mai.