La semaine dernière, la France, l’un des poids lourds européens, a été paralysée par une grève générale. Les syndicats avaient appelé à un mouvement de protestation contre les suppressions d’emplois et, plus globalement, contre la dégradation du climat social.

Le cas français n’est pas une exception. De la Grande-Bretagne à la Grèce, de l’Islande au Portugal, le climat social devient explosif. En Europe de l’Est aussi. La crise financière a fini par déborder sur l’économie réelle. Les travailleurs, les retraités et les chômeurs montent aux barricades. Les arrestations se multiplient. Tous les observateurs sont unanimes: le modèle social européen s’écroule, et les Etats doivent faire des efforts herculéens afin que le Vieux Continent ne sombre pas dans le chaos.

James Howard, directeur de la division Politique économique et sociale auprès de la Confédération internationale des syndicats (CIS), livre son diagnostic des tensions sociales qui s’accumulent en Europe.

Le Temps: Quelles sont vos principales préoccupations?

James Howard: L’augmentation du nombre de travailleurs qui sont jetés à la rue, du nombre de chômeurs qui ne trouvent pas de débouchés et du nombre des retraités dont les revenus ne sont plus assurés. Dans plusieurs pays, notamment en Grande-Bretagne, les pensions sont liées à la performance des marchés financiers. Sans des filets de secours, ce sera catastrophique pour les couches les plus vulnérables.

– Dans quelle mesure la récession oblige-t-elle l’Europe à trouver un modèle social qui offre justement des filets de secours aux plus faibles? Avez-vous un modèle en tête?

– Chaque pays a sa spécificité et il n’y aura pas de modèle unique pour tout le monde. L’essentiel est que les partenaires sociaux trouvent des solutions dans le dialogue. C’est le cas au Danemark où le marché du travail est très flexible. La contrepartie est que la sécurité sociale offre toute la protection nécessaire aux personnes sans emploi: revenu garanti, formation continue et dialogue entre les partenaires sociaux. Cela implique aussi que les travailleurs soient traités avec respect et que tout le monde soit responsable pour chercher des solutions.

Un tel modèle est-il imposable à tout le monde? Sans doute pas, notamment dans des pays comme l’Italie ou la France, où la confiance n’est a priori pas de mise entre les partenaires sociaux. La situation est différente en Espagne, où le taux de chômage va grimper de 7% en 2008 au double cette année. C’est inquiétant, mais le gouvernement socialiste semble maintenir le dialogue et vouloir atténuer les effets de la crise. Disons que les Vingt-Sept sont loin d’inventer un modèle social européen.

– Quel regard portez-vous sur les pays d’Europe de l’Est?

– Nous sommes très inquiets. En Lettonie et en Lituanie, les salaires ont baissé abruptement de 15%; en Hongrie, en Ukraine et en Biélorussie, de 8%. Les confrontations violentes entre salariés et forces de l’ordre s’y multiplient. La CIS rencontre ce vendredi les syndicats nationaux pour voir quel type de solidarité nous pourrions leur apporter.

Ce qui fait le plus mal, c’est que plusieurs pays ont dû faire appel au Fonds monétaire international (FMI) et que celui-ci leur a imposé des conditions terribles en contrepartie des prêts. Le FMI préfère se soucier du rétablissement de l’ordre financier que des dégâts sociaux de la crise. En demandant aux pays de se serrer la ceinture, le FMI va à contresens de l’appel général qui consiste à encourager les investissements et les dépenses pour faire redémarrer la machine économique.

– Y a-t-il quand même des éléments qui permettent d’entrevoir une sortie de crise?

– La CIS pense que les prochains mois seront très douloureux pour les économies européennes, comme pour tout le monde. L’activité industrielle va encore baisser et les licenciements vont se poursuivre. Mais nous ne pensons tout de même pas que la situation est aussi grave que lors de la Grande Dépression des années 1930. Le taux du chômage avait alors dégringolé à 25% en très peu de temps. Nous n’y sommes pas. Par ailleurs, contrairement aux années 1930, les Etats, même s’ils n’ont pas su anticiper la crise, ont pris acte de son ampleur et des risques qu’elle représente. Dès lors, ils ont réagi avec de multiples initiatives pour éviter le pire.

– En période de crise, les syndicats tendent à pousser pour des mesures protectionnistes afin de sauvegarder les emplois. Est-ce aussi votre cas?

– Nous comprenons la crainte des travailleurs de voir leurs entreprises se délocaliser vers des pays à bas coûts de production. Mais nous disons aussi que le monde fonctionne en circuit intégré et que chaque pays a au moins 20% de son PIB qui dépend de l’étranger. Le protectionnisme n’est donc pas une solution.