La progression du terrorisme d’extrême droite en Allemagne est «inquiétante» et une «menace pour notre démocratie», a reconnu jeudi le ministre allemand de l’Intérieur, Horst Seehofer, en promettant des mesures d’ici à l’automne.

Plus de 24 000 militants d’extrême droite ont été identifiés en 2018 par l’Office fédéral de protection de la Constitution, le BfV, responsable de la sûreté intérieure. Plus de la moitié d’entre eux, soit 12 700 personnes, seraient potentiellement violents. «C’est un nouveau record», a constaté Horst Seehofer en présentant jeudi le rapport annuel de l’institution. L’inquiétude est d’autant plus grande que certaines de ces personnes sont proches des milieux où circulent des armes et que leur mise en réseau progresse, a prévenu le chef de la sûreté intérieur, Thomas Haldenwang.

Cet état des lieux fait frissonner l’Allemagne, alors que le meurtre du préfet CDU Walter Lübcke, le 1er juin dernier, par un sympathisant néonazi avait déjà allumé les projecteurs sur le terrorisme d’extrême droite. Le suspect, Stephan Ernst, a avoué cette semaine qu’il a assassiné Walter Lübcke en raison de ses positions en faveur d’une politique d’accueil «humanitaire» des réfugiés. Pour l’heure, l’homme assure avoir agi seul. La police allemande a pourtant arrêté jeudi un complice, Markus H., longtemps membre d’un groupe néonazi, le «Freier Widerstand Kassel». Cet homme connu des services de sûreté aurait vendu l’arme du crime il y a deux ans.

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Coupable d'aveuglement

L’enquête doit encore dire si Stephan Ernst a effectivement agi seul ou s’il a eu des complices dans des réseaux, a reconnu le procureur fédéral. Selon le rapport de la sûreté intérieure, quelque 5500 extrémistes sont organisés dans des partis tel que NPD, une formation néonazie placée sous la surveillance du BfV. Quelque 6600 autres sont affiliés à des mouvements identitaires et les derniers seraient, comme Stephan Ernst, des électrons libres. Par le biais des réseaux sociaux, ces extrémistes isolés seraient toutefois de plus en plus incités à passer à l’acte, constate le BfV.

De fait, les actes de violence ont progressé ces dernières années, avec six tentatives d’homicide attribuées à l’extrême droite en 2018. A eux seuls, les crimes à connotation antisémite ont augmenté de 71% en un an. Au total, plus de 190 meurtres politiques, essentiellement contre des migrants, ont été attribués à l’extrême droite depuis 1990.

«Il n’est pas possible de placer plus de 12 000 personnes sous surveillance continue», a plaidé Horst Seehofer. Mais «tous les moyens humains n’ont peut-être pas été déployés» jusqu’ici pour faire la lumière sur ces réseaux, a-t-il reconnu. Le ministre veut maintenant «réfléchir» aux organisations qui devraient être éventuellement interdites, mais surtout déployer davantage de «prévention».

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Niveau zéro de tolérance

Face aux discours de haine contre les étrangers et face à l’antisémitisme, «nous devons avoir un niveau zéro de tolérance», a assuré Horst Seehofer jeudi devant le parlement. Il a promis de nouvelles mesures cet automne pour lutter contre les discours de haine, et demandé au passage davantage de moyens pour contrôler les réseaux. Sans la conservation des données, «nous n’aurions pas pu identifier l’ADN du suspect», a-t-il fait valoir.

Le meurtre de Walter Lübcke marque «une véritable rupture» et il est temps de faire la lumière sur «cette terreur brune sur laquelle nous avons trop longtemps fermé les yeux», a renchéri la nouvelle ministre allemande de la Justice, Christine Lambrecht. Attention toutefois, a averti la ministre SPD, «il s’agit d’appliquer le droit existant et non de créer de nouvelles lois qui limiteront les libertés civiles». Une manière de rejeter d’avance les nouveaux pouvoirs de contrôle policier réclamés par le très conservateur CSU Horst Seehofer. L’été s’annonce chaud entre ces deux ministres du gouvernement d’Angela Merkel, alors que la coalition est déjà fragilisée par la dégringolade électorale de ses partis membres.

Accusé d’avoir attisé les discours haineux, le parti populiste AfD tente de son côté de marquer ses distances. «Il faut absolument combattre l’extrême droite», a plaidé le député AfD Gottfried Curio lors du débat au Bundestag. Mais le «meurtre de Walter Lübcke ne doit pas être instrumentalisé pour discréditer notre discours», a-t-il ajouté.