On l’avait presque oublié. Le township de Thokoza, à trente kilomètres de Johannesburg est invisible depuis la route. Le régime d’apartheid, concepteur de ces ignobles ghettos, a dressé des murs pour cacher la misère. Les gouvernements de l’ANC (Congrès national africain) les ont laissés. Mais depuis une semaine, les habitants de Thokoza ont décidé de sortir de l’ombre. Par la violence.

De lourdes pierres, dispersées le long de la route, témoignent des précédentes révoltes. Des pneus brûlés gisent devant les maisons faites de taule et de plastique. Seuls survivants, cinq robinets d’eau qui alimentent des centaines de foyers. Les trente-cinq manifestants arrêtés mardi dernier, la dizaine de blessés, ne découragent pas la foule. Dans les ruelles terreuses, on tient des réunions clandestines pour organiser de nouveaux pillages.

«Rien n’a changé!»

Au milieu d’une centaine de personnes, Mickaël tient ses discours. Il est «leader communautaire»: «Ils sont venus avant les élections nous faire des promesses… mais regardez autour de vous. Rien n’a changé!» Bien que les étrangers aient fui le ghetto de peur de nouvelles violences xénophobes, les leaders se veulent rassurants. «Nous ne leur ferons pas de mal, promet-il. Ce qu’on veut c’est de l’eau, de l’électricité et des maisons.» La foule s’exclame, chante. Puis, le vent d’hiver souffle plus fort. On se disperse, prêts à passer une autre nuit à -3 °C derrière des murs en carton. Prêts à redescendre dans la rue dès demain.

Le président Jacob Zuma a dénoncé ces violences et a lancé la police aux trousses des manifestants. Le nouveau gouvernement est menacé de toute part. Des townships, comme Thokoza, s’enflamment à travers tout le pays. Les centres-villes aussi ont été saccagés. Les employés municipaux manifestent, en déversant les poubelles à travers les rues. Mercredi, un millier de grévistes ont défilé à Johannesburg, entre les monceaux de déchets. Le mois dernier, les taxis bloquaient déjà les routes, et les médecins défilaient pour réclamer des augmentations de salaire.

Ceux-là même qui ont poussé Jacob Zuma au pouvoir sont à l’origine de ces mouvements de grèves: la Cosatu (principal syndicat) et la Youth League (jeunes de l’ANC). S’ils ont choisi Zuma pour chef, c’est que le «Zulu boy» vient d’un milieu rural très pauvre et peut jouer la carte «populaire». Mais à force de rassurer les plus riches et de multiplier les promesses aux plus pauvres, les dangers du «populisme» se sont concrétisés plus vite que prévu.

Les alliés d’hier font pression. Le porte-parole de la Youth League, Floyd Shivambu, croit en Jacob Zuma pour faire changer le pays: «Nous avons été patients avec Thabo Mbeki (ndlr: son prédécesseur). Mais qu’est-ce qu’on dira à notre peuple s’il vit toujours dans la même misère à la fin du mandat de Zuma? Que vingt ans, c’est toujours trop peu pour éradiquer les inégalités du passé?» La Youth League le reconnaît: avec la crise économique, la perte de 200 000 emplois, et un chômage frôlant les 25%, les défis sont immenses. «Nous n’avons pas l’argent pour payer nos médecins. Le gouvernement doit nationaliser les mines et utiliser les ressources du pays pour éradiquer les inégalités.» Une décision «inévitable», selon la Cosatu et la Youth League, mais qui ne rassurera pas le milieu financier. On brandit rapidement le spectre du voisin zimbabwéen. Il est peu probable que Jacob Zuma ait le courage politique d’entreprendre de telles actions. Pour l’instant, on préfère contenir la foule à l’aide de balles en caoutchouc, en attendant que le froid de l’hiver se dissipe et que la situation économique redevienne plus clémente.