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Violences policières, le bilan qui ternit l’image de la France

Le rapport 2018 du défenseur des droits s’inquiète de l’augmentation de plus de 25% des saisines de l’institution liées à des violences policières. Une dérive illustrée par la crise des «gilets jaunes» et les appels de l’ONU pour une «enquête approfondie», alors que la loi controversée «anticasseurs» a été définitivement adoptée mardi soir.

Deux hommes illustrent en France, chacun à leur manière, la dénonciation des violences policières de plus en plus fréquentes. Le premier est un ancien homme politique de droite, ex très proche de Jacques Chirac, l’actuel «défenseur des droits» Jacques Toubon qui vient de rendre mardi son rapport annuel pour 2018. Le second est l’enquêteur-activiste David Dufresne, nominé pour le prix des Assises internationales du journalisme de Tours, du 13 au 15 mars, pour son travail d’investigation et de comptabilisation des actes de violence perpétrés contre les «gilets jaunes» depuis le début de la crise, en novembre dernier.

Point commun entre ces deux personnalités au parcours politique opposé, l’un conservateur et l’autre très marqué à gauche: leur conviction que la France est, en matière de maintien de l’ordre, en train de déraper. Et une revendication partagée: celle de l’interdiction du lanceur de balles de défense, le fameux LBD produit en Suisse, dont le Ministère de l’intérieur français défend l’utilisation malgré le bilan accablant en termes de blessures graves du côté des manifestants. Une interdiction également réclamée, ce week-end, par une trentaine de médecins et d’ophtalmologues dans une lettre à Emmanuel Macron.

Intervention de la haut-commissaire aux droits de l’homme

Le contexte est propice à la mise à plat des moyens excessifs engagés par la police et ses forces antiémeutes contre les «gilets jaunes» et, plus généralement, lors des manifestations en France, marquées par d’incontestables accès de violence. Le 6 mars, en une phrase prononcée lors de la présentation de son rapport annuel, la haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, a mis le gouvernement français en émoi, sollicitant une enquête «approfondie» sur la question. Le 30 janvier, son alter ego au Conseil de l’Europe, Dunja Mijatovic, s’était pour sa part inquiétée du «grand nombre de personnes blessées, certaines très gravement» dans les manifestations.

Or le défenseur des droits Jacques Toubon va dans le même sens. D’autant que ce mal sécuritaire va, selon lui, plus loin: «Parallèlement au recul des services publics, s’est implantée en France une politique de renforcement de la sécurité et de la répression face à la menace terroriste, aux troubles sociaux et à la crainte d’une crise migratoire alimentée par le repli sur soi», peut-on lire dans le texte de son institution. Une situation «accentuée depuis l’instauration de l’état d’urgence en 2015 qui, telle une pilule empoisonnée, est venu contaminer progressivement le droit commun, fragilisant l’Etat de droit et les libertés sur lesquelles il repose».

Tabassages en règle

Les chiffres, aussi, parlent d’eux-mêmes. Côté policier, près de 150 cas de violences perpétrées par des agents sont aujourd’hui examinés par l’Inspection générale de la police française, l’IGPN. Mais du côté des manifestants, 483 cas ont été documentés par David Dufresne. La violence de certains «gilets jaunes» a aussi été souvent observée, avec des images de policiers pris en embuscade. Les témoignages des CRS font frémir.

N’empêche: le journaliste a fait circuler de nombreux clichés et vidéos montrant le tabassage en règle de «gilets jaunes», et les visages tuméfiés de nombre d’entre eux, après des tirs de LBD, ces lanceurs de balles en caoutchouc qui doivent normalement viser les parties basses du corps, mais dont les impacts se retrouvent aussi beaucoup sur le torse et le visage des personnes prises pour cible.

Sur le site Mediapart, le journaliste évoque 202 blessures à la tête, 21 éborgnés et cinq mains arrachées. Des situations sur lesquelles le ministre de l’Intérieur français, Christophe Castaner, n’a jamais répondu de façon spécifique, s’abritant derrière la décision du Conseil d’Etat – la plus haute instance administrative – qui a justifié le 1er février le maintien du LBD dans l’arsenal policier, vu le contexte de violence. «En France, on a un Etat de droit. Nous n’avons pas attendu l’ONU pour faire la lumière sur l’ensemble des faits dès lors qu’il y a des plaintes», a pour sa part répliqué le premier ministre Edouard Philippe.

Nombre de plaintes en augmentation

Le témoignage de Jacques Toubon fait pourtant mal. L’ancien ministre a toujours été pour la défense de l’ordre républicain. Son inquiétude, alors que le projet controversé de loi anti-casseurs a été définitivement adopté mardi soir par le Sénat (des dispositions du texte pourraient être ensuite censurées par le Conseil constitutionnel), est donc révélatrice d’un mal profond: «Nous avons reçu 1520 dossiers au titre de la déontologie de la sécurité [ndlr: violences, refus de plainte, propos déplacés…] en 2018, a-t-il expliqué au Parisien.

Soit près de 24% de plus qu’en 2017. Depuis la fin décembre 2018 jusqu’au début de mars, nous avons été saisis de 70 réclamations liées à des manifestations, dont 29 au titre des projectiles, grenades et autres LBD. L’emploi de ces armes de force intermédiaire a-t-il été conforme aux règlements?» La police française, terriblement mise à contribution depuis les attentats terroristes de 2015, ne pourra sans doute pas faire l’économie d’un futur audit national, alors que le «grand débat» s’achève le 15 mars.

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