Centrafrique

Viols: comment l’enquête s’est enlisée

Un an après les faits, les soldats français, auteurs présumés des viols contre des enfants dans un camp de déplacés à Bangui, courent toujours. L’ONU et la France s’en rejettent la responsabilité

Viols en Centrafrique: l’enquête s’est enlisée

Les soldats français auteurs présumés d’abus sexuels n’ont toujours pas été identifiés

L’enquête contre Anders Kompass, qui avait alerté la France, se fissure

C’est l’histoire d’un fiasco. Un an après que des enfants ont été abusés sexuellement par des soldats français en Centrafrique, les auteurs présumés courent toujours. A Genève, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, qui avait relayé les accusations contre l’armée française, n’en finit pas de se déchirer. Le directeur des opérations, Anders Kompass, accusé d’avoir imprudemment transmis à la France les témoignages de six enfants, a été suspendu de son poste le 17 avril, avant d’être réintégré par un tribunal de l’ONU le 5 mai.

Anders Kompass est-il un lanceur d’alerte ou a-t-il revêtu les habits du chevalier blanc lorsque les choses tournaient mal pour lui? Le Suédois, qui reste visé par une enquête administrative, se mure dans le silence. Mais, selon des sources onusiennes à New York, Michael Stefanovic, le directeur de l’office d’audit interne de l’ONU (OIOS), chargé de cette investigation, s’est récusé. Depuis, les fuites se multiplient. Vendredi, l’ONG Aids Free World, qui avait déjà transmis les témoignages des enfants au quotidien britannique The Guardian en avril, a rendu publics toute une série de documents internes à l’ONU, dont les dépositions des principaux protagonistes.

Dans son exposé des faits, daté du 29 mars, Anders Kompass ne nie pas avoir transmis le rapport à la mission française à Genève fin juillet 2014. «J’avais reçu des assurances que toutes les informations seraient traitées avec la plus grande confidentialité et en assurant la protection de toutes les personnes impliquées», écrit-il. La hiérarchie onusienne reproche à Anders Kompass d’avoir transmis à la France les noms des enfants ainsi que ceux des deux enquêteurs de l’ONU qui avaient recueilli le témoignage des victimes, les mettant ainsi en danger. Au début du mois d’août 2014, la rédactrice du rapport de l’ONU reçoit un coup de fil d’un policier français sur son portable. Paniquée, elle craint d’être soupçonnée d’avoir transmis des informations confidentielles à Paris. Elle alerte sa hiérarchie. «Je connais l’importance de la confidentialité en matière de droits de l’homme ainsi que l’importance de ne pas nuire aux victimes, notamment en protégeant leur identité», écrit-elle dans un e-mail.

«J’aurais fait la même chose qu’Anders Kompass», explique Miranda Brown, l’une de ses proches collaboratrices. Cette Australienne était à la tête de la section Afrique quand le Suédois, son supérieur hiérarchique direct, a transmis le rapport aux Français. «Les soldats continuaient d’abuser des enfants mais personne ne faisait rien à part documenter les faits. Je ne blâme pas mes collègues à Bangui: ils étaient dans une situation impossible: ils dépendaient de la mission des Nations unies tout en enquêtant sur les violations commises par les forces internationales. Quand des enquêteurs français sont arrivés sur place début août 2014, les abus ont au moins cessé.» Miranda Brown devait être interrogée le 22 mai par les enquêteurs internes de l’ONU, mais, la veille, son contrat s’est terminé, après qu’elle a refusé d’être transférée aux Fidji.

«Depuis que l’affaire a éclaté, les journalistes se sont précipités à Bangui pour interroger les enfants, les exposant aux représailles de leur propre communauté», se désole un autre employé, sous le couvert de l’anonymat. Mais beaucoup trouvent le traitement réservé à Anders Kompass disproportionné. Avant de devenir directeur des opérations, cette personnalité respectée avait dirigé les bureaux en Colombie et au Guatemala. Il est toutefois visé par une autre enquête de l’OIOS. Le Suédois est soupçonné d’avoir été instrumentalisé par le Maroc pour empêcher une enquête sur la situation des droits de l’homme au Sahara occidental, une procédure antérieure à celle ouverte pour sa gestion de l’affaire centrafricaine.

Jusqu’au mois de mars, le haut-commissaire aux droits de l’homme, le Jordanien Zeid Ra’ad Al Hussein, entré en fonction le 1er septembre, n’avait rien trouvé à redire sur l’action d’Anders Kompass.

Dès que la justice française avait reçu le rapport de l’ONU, elle avait ouvert une enquête préliminaire et dépêché des inspecteurs sur place. Depuis, l’ONU a publié plusieurs rapports sur la Centrafrique, mais les viols reprochés aux soldats français sont restés secrets. «Il n’y avait pas de raison de les rendre publics. Si les Français n’avaient rien fait, l’histoire aurait été différente», justifie une source au Haut-Commissariat.

Sauf que les choses se sont enlisées. La France et l’ONU s’en rejettent la responsabilité. Le parquet de Paris affirme avoir demandé rapidement d’auditionner la rédactrice du rapport, qui était d’accord d’être entendue. L’ONU a refusé: l’immunité de la fonctionnaire internationale devait préalablement être levée. Demande officielle en ce sens est faite le 10 septembre 2014. Nouveau refus le 15 décembre, soit trois mois plus tard.

«C’est faux, rétorque Stefan Dujarric, le porte-parole de l’ONU à New York. Nous avons reçu la requête française le 10 octobre et nous y avons répondu le 5 novembre. Mais tout devait passer par le Ministère des affaires étrangères, notre interlocuteur obligé.» L’ONU propose donc que l’enquêtrice réponde aux juges français par écrit. Le questionnaire parvient enfin à Paris le 29 avril… le jour où le Guardian révèle toute l’affaire. Le 7 mai, le parquet ouvre enfin une information judiciaire contre X pour viols sur des mineurs. Pour l’instant sans résultats.

«Depuis que l’affaire a éclaté, les journalistes se sont précipités à Bangui pour interroger les enfants»

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