Etats-Unis

Visée par les mesures de Donald Trump, une journaliste syrienne témoigne

Réfugiée politique aux Etats-Unis, Honey al Sayed, l'«Oprah Winfrey syrienne», est inquiète. Elle travaille avec le GCSP de Genève, mais n'ose pas quitter les Etats-Unis de peur de ne plus pouvoir y revenir

Honey al Sayed a la gorge serrée. Le décret signé par Donald Trump vendredi, qui interdit, pendant trois mois, aux ressortissants de sept pays musulmans (Syrie, Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan et Yémen), ainsi qu'aux réfugiés toutes nationalités confondues, d'entrer aux Etats-Unis, la touche pour plusieurs raisons: elle est musulmane, Syrienne, et réfugiée. «C'est une décision qui est avant tout terrifiante pour les Etats-Unis et le monde», lance-t-elle.

La promulgation du décret «Protéger la nation contre l'entrée de terroristes étrangers aux Etats-Unis» a provoqué une levée de boucliers et des réactions outrées à travers le monde. Les témoignages d'Iraniens, d'Irakiens ou de Syriens arrêtés, empêchés d'entrer sur territoire américain ou refoulés à leur arrivée, malgré des visas valables, se sont multipliés samedi et ont provoqué stupeur et chaos. Les compagnies aériennes, y compris Swiss, se disent dans l'obligation légale d'appliquer ces interdictions.

Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs aéroports américains. Des plaintes ont été déposées. Une première victoire a été remportée samedi soir devant un tribunal new-yorkais. A défaut d'être annulée, la mesure, controversée, a été en partie suspendue. Deux Irakiens qui avaient été arrêtés à leur arrivée à l'aéroport new-yorkais de JFK ont finalement pu entrer sur territoire américain. La juge a surtout interdit l'expulsion de toutes les personnes interpellées depuis vendredi dans le cadre de la nouvelle réglementation. Mais l'incertitude demeure sur la suite. 

Honey al Sayed observe ces derniers développements avec inquiétude. «J'ai une «green card» mais pas de passeport: je me déplace avec des documents de voyage de réfugié. Même si j'ai un statut légal aux Etats-Unis, je ne veux aujourd'hui pas prendre le risque de sortir du pays: j'ai trop peur de ne plus pouvoir y rentrer», confie-t-elle. 

Elle a raison: la Maison Blanche a confirmé que les titulaires de permis de séjour permanents ou «green card» étaient également concernés par la réglementation s'ils proviennent d'un des sept pays visés. Ils doivent avant leur arrivée prendre contact avec un consulat américain pour espérer une «autorisation spéciale». Sans garantie aucune de pouvoir remettre les pieds aux Etats-Unis.

Lire aussi: Le décret anti-musulmans de Donald Trump provoque une levée de boucliers 

Honey al Sayed habite aujourd'hui à Arlington (Virginie). Son histoire, c'est celle d'une jeune femme qui quitte Damas pour les Etats-Unis, en 2012, et n'y retourne jamais. Star de la radio en Syrie, elle animait une célèbre émission, «Good Morning, Syria», écoutée par des millions d'auditeurs. Honey al Sayed, c'était un peu la «Oprah Winfrey syrienne». Ses émissions osaient aborder des thèmes tabous et même parler de corruption. Mais la propagande et pression du régime sur son travail de journaliste ont fini par devenir insupportables et l'ont forcée à partir. 

L'Arabie saoudite pas concernée

Aux Etats-Unis, où elle a d'abord co-fondé une radio online, SouriaLi («Notre Syrie»), un avocat lui fait comprendre qu'elle répond aux critères pour obtenir le statut de réfugié. La machine est lancée. Ce n'est qu'en 2016 que Honey al Sayed a pu, sa «green card» en poche, pour la première fois retrouver sa famille restée en Syrie. lls se sont vus dans un pays tiers, en l'occurrence au Koweit. 

Aujourd'hui consultante indépendante et professeur auxiliaire à l'université de Georgetown, la Syrienne se sent coupée du monde. Bloquée. Elle ne peut pas rejoindre sa famille, et ses proches n'ont désormais plus de possibilité de venir aux Etats-Unis. Jusqu'à quand? Ces interdictions pour les ressortissants des sept pays visés ne s'appliquent pour l'instant qu'à une période de 90 jours, même si l'administration Trump semble vouloir se montrer plus sévère envers les Syriens. Mais la suite est imprévisible. Alors, elle attend. «Ce décret a des conséquences à la fois sur ma vie privée et professionnelle. Rien n'est rationnel. Donald Trump dit vouloir lutter contre le terrorisme, mais l'Arabie saoudite n'est pas concernée par ces interdictions alors que le pays est lié aux attentats du 11 septembre 2001». Quinze des dix-neuf responsables des attentats provenaient en effet d'Arabie Saoudite. 

Repartie de zéro

Honey al Sayed, on le sent, a besoin de parler. Mais elle peine à exprimer ses sentiments. Tristesse, dépit, incompréhension totale, peur et colère s'entrechoquent. Elle a déjà été «déplacée» trois fois, raconte-t-elle. Au Koweit, en Egypte, puis au Liban, avant de retourner en Syrie, en 2000. «Et voilà qu'on me fait comprendre que je ne suis plus bienvenue ici, que tous les réfugiés ne sont plus les bienvenus alors même que les Syriens sont aujourd'hui parmi les plus vulnérables, pire, qu'on nous assimile à des terroristes alors que nous fuyons justement des persécutions!». Très soucieuse de bien faire comprendre les choses, Honey al Sayed insiste: «Les Américains m'ont toujours bien accueillie. C'est l'injustice de la part des autorités que je dénonce». 

La première fois qu'elle a eu le coeur brisé, c'était en quittant son pays et ses proches, il y a cinq ans. «J'étais célèbre en Syrie. Je suis partie de zéro aux Etats-Unis, en subissant des humiliations avant d'obtenir un permis de séjour et de travail. J'ai tout fait pour réussir, pour prouver que je méritais d'être là, pour rendre aux Américains ce qu'ils m'avaient donné. J'ai travaillé jours et nuits, j'ai monté une petite affaire, j'ai fait un master en relations internationales, je paie mes impôts ici. Aujourd'hui, je me sens blessée. Et surtout très triste pour tous les réfugiés qui sont traités de cette manière».

«Un coup dur pour nous»

En 2016, Honey al Sayed s'était rendue deux fois en Suisse. Elle a d'importants projets en cours avec le Geneva Centre for Security Policy (GCSP), basé à Genève. «Avec ce qui se passe, ces mandats pourraient être compromis», glisse-t-elle, dépitée. 

Cette situation inquiète bien évidemment Christian Dussey, le directeur du GCSP. «Notre centre est directement affecté par ce décret, que ce soit au niveau des participants, des intervenants, ou des experts provenant des pays concernés et qui résident aux Etats-Unis. Cela touche vraisemblablement beaucoup d'autres organisations présentes à Genève, tant dans le secteur privé qu'international», confirme-t-il. L'ambassadeur ajoute: «Nous avons beaucoup investi depuis près d'une année dans un projet de formation innovateur et à grande échelle dans le domaine de la promotion de paix («Medias and Arts in Peace and War») avec la journaliste syrienne Honey al Sayed. Si elle ne peut plus se rendre en Suisse, cela sera vraiment un coup dur pour nous».

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