Diplomatie

Visite de hauts gradés birmans en Suisse: Berne défend le dialogue

Deux généraux, des lieutenants et colonels de l’armée birmane passent cinq jours en Suisse. Pour Amnesty International, c’est une visite déplacée. Ambassadeur de Suisse à Rangoun, Paul Seger s’en défend

Tempête dans un verre d’eau ou vraie polémique? La Suisse accueille cette semaine pendant cinq jours six hauts gradés de l’armée birmane emmenés par le général Soe Win. Cette dernière étant accusée d’avoir commis des crimes contre l’humanité par Amnesty International dans son dernier rapport, l’ONG de défense des droits de l’homme juge déplacée la venue de ces militaires en Suisse.

Porte-parole de la section suisse d’Amnesty International, Alain Bovard s’en explique: «Ces militaires devaient venir s’enquérir du fédéralisme en Suisse. Je nourris quelques doutes à ce propos. Et le fait d’avoir pour interlocuteur l’armée birmane, directement impliquée dans de graves violations des droits de l’homme, c’est une manière de la cautionner.» Pour Alain Bovard, plusieurs éléments constitutifs de crimes contre l’humanité peuvent être rassemblés pour décrire l’action de l’armée birmane. Alain Bovard estime qu’en l’occurrence, le dialogue n’est pas indiqué. «Si la Suisse veut être une médiatrice, elle doit le faire ouvertement.»

Rôle central de l’armée

S’il ne fait aucun doute que l’armée a joué un rôle majeur dans la grave répression de la minorité musulmane des Rohingyas, fortement implantée dans le très pauvre Etat de Rakhine et dans leur exode vers le Bangladesh, faut-il pour autant rompre tout dialogue? Ambassadeur de Suisse en Birmanie actuellement en Suisse pour encadrer la visite, Paul Seger est catégorique: «Nous avons conscience des graves accusations portées contre les militaires et voulons clairement que toute la lumière soit faite sur les graves violations des droits de l’homme et du droit humanitaire en Birmanie. Mais il faut aussi être réaliste: rien ne changera si on ne maintient pas le dialogue.» Une déclaration qui semble tenir compte d’une réalité du terrain: même si Aung San Suu Kyi dirige de facto un gouvernement civil, c’est l’armée qui détient toutes les clés du pouvoir et c’est elle qui contrôle le pays. Si elle est fortement impliquée dans la répression des Rohingyas, rien ne se résoudra sans elle.

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Paul Seger se refuse d’ailleurs à tirer des conclusions avant que les organes compétents aient qualifié les actes commis sur place, notamment une Commission d’établissement des faits instaurée récemment par le Conseil des droits de l’homme.

Dialogue très franc et très critique

La visite des six militaires actuellement en Suisse, deux généraux, des lieutenants et colonels, était déjà prévue depuis un an et a été reportée à plusieurs reprises. Au vu des événements de ces dernières semaines en Birmanie, Berne s’est demandé s’il fallait maintenir la visite. Le Département fédéral des affaires étrangères a finalement décidé de la maintenir, mais d’en changer foncièrement le contenu. Les militaires birmans suivent désormais des cours intensifs pour les familiariser au respect du droit humanitaire, des droits de l’homme et à la nécessité de démocratiser les forces armées birmanes.

«Nous avons un dialogue très franc et très critique, précise l’ambassadeur. «Et puis c’est en sortant ces responsables militaires de Birmanie, en les exposant à notre tradition humanitaire qu’on peut espérer changer les mentalités de l’armée. En les abordant uniquement en Birmanie, on les laisse dans leur carcan. Le dialogue est une manière de tenter de changer les choses.»

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