Aucun chef de la diplomatie américaine n'avait posé un pied en Libye depuis plus d'un demi-siècle. Le dernier à l'avoir fait, en 1953, était John Foster Dulles, secrétaire d'Etat sous Dwight Eisenhower. C'est dire à quel point la visite de Condoleezza Rice vendredi s'annonçait, selon ses propres mots, comme «un moment historique». Arrivée en fin d'après-midi à Tripoli, la secrétaire d'Etat s'est entretenue avec son homologue Abdel Rahman Chalgham. Elle a ensuite partagé avec Mouammar Kadhafi le repas d'Iftar, qui rompt le jeûne du ramadan. Et, événement à haute teneur symbolique, elle doit assister à la pose de la première pierre de la nouvelle ambassade des Etats-Unis.

Renoncer au terrorisme

Après vingt-trois années de rupture diplomatique, cette visite consacre le rapprochement des deux pays amorcé en 2004 et consolidé par le rétablissement complet de leurs relations en 2006. Si elle suscite les réserves du camp démocrate, pour l'administration républicaine finissante, elle a valeur de victoire diplomatique. «Le seul dossier à avoir marché dans la politique étrangère du président Bush», assène Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.

C'est «la décision historique qu'à prise la Libye de renoncer à ses armes de destruction massive et au terrorisme (ndlr: fin 2003)» qui a ouvert la voie à ce réchauffement, s'est félicitée l'émissaire américaine depuis Lisbonne où elle faisait étape. «C'est un succès diplomatique dans le sens que la Libye est devenue un allié contre le terrorisme. Les deux pays échangent des informations depuis 2006, explique Moncef Djaziri, professeur à l'Université de Lausanne. C'est aussi un succès économique. En 2003, les échanges entre les deux pays étaient à zéro. Ils pèsent aujourd'hui 9,3 milliards de dollars.» Enfin, la réconciliation avec son ennemi d'hier est un «succès géostratégique» pour les Etats-Unis, affirme Moncef Djaziri. Ces derniers entendent profiter de leur partenariat libyen pour étendre leur influence en Afrique et contrer celle, grandissante, de la Chine.

Plus encore que les Etats-Unis, la Libye a elle aussi toutes les raisons de se flatter de la visite de Condoleezza Rice. «Reconnue sur le plan international, le pays s'impose comme une puissance régionale incontournable en Afrique», poursuit Moncef Djaziri. Selon lui, cette légitimation atteste du «haut degré d'efficacité de la diplomatie libyenne». De son pragmatisme aussi. L'administration Kadhafi soigne ses relations avec d'autres grandes puissances comme la Chine et les Etats-Unis et peut s'enorgueillir d'une salve de réussites ces derniers mois. En décembre 2007, elle concluait un accord de coopération sur le nucléaire civil avec la France. Le 14 août dernier, un accord historique était signé avec les Etats-Unis pour clore définitivement les dossiers du bombardement américain en Libye en 1986 et de l'attentat de la PanAm au-dessus de Lockerbie en 1988. La semaine passée enfin, elle recevait des excuses circonstanciées de son ancien colonisateur, l'Italie, accompagnées d'un chèque d'indemnités de 5 milliards de dollars.