La visite spectaculaire mardi soir de Bachar el-Assad à Moscou a été organisée dans le plus grand secret et n’a été révélée qu’après son départ. Le président syrien n’avait pas quitté son pays depuis le début de la guerre en 2011. Il a été reçu très tard dans la soirée par Vladimir Poutine, entouré de son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et de celui des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

«Merci d’avoir accepté notre invitation à venir en Russie, en dépit de la situation dramatique dans votre pays», a dit Vladimir Poutine à son homologue syrien, dans un court extrait de la rencontre rendu public mercredi matin par le Kremlin. Un accueil démonstrativement chaleureux alors que le président syrien se trouve dans un isolement diplomatique presque complet. Le président russe a déclaré que «la résolution à long terme [du conflit] peut être atteinte sur la base d’un processus politique incluant la participation de toutes les forces politiques, de tous les groupes ethniques et religieux». La Russie est prête à «apporter une contribution non seulement dans la lutte contre le terrorisme», mais aussi à se mettre «en contact étroit avec d’autres puissances mondiales et pays de la région» pour parvenir à une solution politique, a souligné Vladimir Poutine. De son côté, Bachar el-Assad a remercié la Russie de n’avoir «pas permis que la situation se développe selon le scénario le plus dramatique».

L’invitation du président syrien à Moscou signale une nouvelle initiative de Vladimir Poutine, démontrant encore qu’il occupe une position centrale dans le conflit syrien. Moscou a lancé le 30 septembre une intervention militaire en Syrie, dans un contexte où la chute du régime Assad semblait imminente. Les forces loyalistes contrôlaient moins d’un tiers du pays tandis que l’opposition était aux portes de Damas. Depuis quelques jours, l’armée syrienne entreprend une offensive terrestre avec l’appuis de l’aviation russe. Des sources militaires indiquent que les concentrations de combattants tchétchènes en Syrie sont les cibles prioritaires des bombardements aériens russes. Vladimir Poutine a indiqué lors de la rencontre avec El-Assad qu’il s’inquiétait de la présence «au minimum» de 4000 combattants venus de l’ex-URSS pour combattre le régime de Damas.

Pour le vice-président des affaires internationales à la Douma (Chambre basse du parlement russe) Leonid Kalachnikov, Bachar el-Assad a demandé une augmentation de l’aide militaire, tandis que Vladimir Poutine a enjoint son homologue de «travailler plus efficacement» contre ses adversaires sur le terrain. La discussion ne s’est pas arrêtée aux aspects militaires. «Poutine examine plus largement le contexte des relations internationales, et je n’exclus pas qu’il ait pu évoquer le départ d’Assad dans un futur lointain. Car ce n’est pas le bon moment aujourd’hui», poursuit Leonid Kalachnikov, qui est l’une des voix les plus franches au sein de l’appareil d’Etat russe.

Toutes les parties du conflit admettent aujourd’hui que l’unité et l’intégrité territoriale de la Syrie sont désormais une utopie complète.

En quête d’un compromis acceptable

Beaucoup d’observateurs estiment que le président syrien a été prié de se rendre à Moscou pour trouver un mécanisme permettant le démarrage d’un processus de règlement politique s’achevant par son départ, tout en préservant le régime. «Toutes les parties du conflit admettent aujourd’hui que l’unité et l’intégrité territoriale de la Syrie sont désormais une utopie complète, estime Mouraz Adjoïev, expert du Moyen-Orient. Il s’agit de rechercher un compromis acceptable par tous les pays.»

L’intervention militaire russe en Syrie a contraint les capitales occidentales à ravaler leur volonté d’éliminer un président syrien considéré comme le principal responsable du chaos. L’injonction mercredi du premier ministre turc Ahmet Davutoglu – «puisse Assad rester à tout jamais en Russie» – sonne dans ce contexte comme un aveu d’impuissance.

«Le soutien russe à Bachar el-Assad est une question de principe», indique au Temps une source diplomatique suisse. «Poutine a une peur paranoïaque des changements de régime opérés de l’étranger, ce qui s’est selon lui produit en Ukraine. C’est davantage lié à la situation domestique de la Russie, mais il existe aussi un axe important d’alliance historique entre les Russes et les Syriens», poursuit la source. Un autre diplomate européen a confirmé au Temps que «Poutine a été traumatisé par l’assassinat de Kadhafi et est littéralement obsédé par le sort personnel d’Assad. Il en parle systématiquement à tous ses interlocuteurs étrangers».

Mais en privé, Moscou réfléchit à l’après-Assad. «Les Russes sont réalistes. Ils savent que Assad ne peut pas tenir. Ils veulent un processus politique qui ne soit pas contrôlé exclusivement par les Occidentaux. L’une des ambitions de Moscou est de devenir le leader du pôle des pays non alignés sur l’Occident», conclut le diplomate suisse.