Vivere, une ONG suisse contre l’esclavage

Humanitaire L’ONG lausannoise lutte contre la traite des êtres humains et l’impunité des coupables

Elle a fait de sa modestie une force

La police l’attendait sur le tarmac. Venu soutenir des militants anti-esclavagistes emprisonnés, Mike Hoffman a été cueilli le 17 août dernier à l’aéroport de Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, dès sa descente d’avion. Il avait espéré assister trois jours plus tard au procès en appel de deux figures du mouvement abolitionniste, Biram Dah Abeid et Brahim Ramdam, histoire de leur témoigner un peu de solidarité et de dénoncer leur sort. Il a dû se contenter d’un séjour d’une trentaine d’heures dans des locaux sinistres avant d’être refoulé du pays manu militari.

L’incident est révélateur à plus d’un titre. Il l’est de la difficulté de défendre les droits de l’homme dans de nombreux pays, bien sûr. Mais il l’est aussi de la crainte qu’inspirent aux dictatures ceux qui tentent malgré tout l’exercice. Et donc de l’efficacité potentielle de ce type d’action. Or c’est là tout le pari de Mike Hoffman et de l’organisation qu’il préside à Lausanne, Vivere: qu’une poignée d’individus décidés puissent, même sans grands moyens, contribuer à rendre le monde un tout petit peu meilleur.

Dans la galaxie des organisations humanitaires, Vivere est une planète naine. Créée en 1999 à Lausanne, elle se compose d’un comité de quatre personnes et d’une base d’une douzaine de militants réguliers, tous bénévoles. Elle dispose par ailleurs d’une poignée de donateurs – individuels pour deux tiers, institutionnels pour le reste – qui lui ont assuré l’an dernier des rentrées d’un peu plus de 100 000 francs.

Cette modestie n’effraie pas Mike Hoffman. Tout au contraire, elle lui paraît un atout à faire valoir. Cet ex-directeur des programmes de Terre des hommes et ancien directeur de la Fondation vaudoise pour l’accueil des requérants d’asile (Fareas) reconnaît volontiers la valeur des grandes organisations humanitaires. Mais il en rappelle aussi les limites, à savoir leur engagement à remplir un mandat précis ou la nécessité de répondre à la volonté de certains donateurs. Au milieu de leur champ d’action, assure-t-il, subsistent toutes sortes de causes à servir et de victimes à soulager. Dans un premier temps au moins, seule une structure souple, débarrassée de toute contrainte politique, est susceptible de s’en saisir.

«Un travailleur humanitaire qui a pour mandat de secourir des enfants sera censé passer son chemin devant la détresse de vieillards, explique Mike Hoffman. A Vivere, nous venons tous de grandes organisations humanitaires et nous traînons tous avec nous cette mélancolie d’avoir côtoyé des victimes auprès desquelles nous n’avons pas pu nous arrêter. Nous avons créé notre propre structure et nous l’avons voulue des plus modestes pour échapper autant que possible à ce genre de contraintes.»

Le procès des militants anti-esclavagistes a représenté l’une de ces circonstances où un service pouvait être rendu à une cause juste mais où aucune organisation internationale n’avait apparemment l’intention de dépêcher quelqu’un sur place. Vivere a profité de sa souplesse pour tenter d’intervenir. Si elle n’est pas parvenue à assister au procès des militants anti-esclavagistes, elle a mis un point d’honneur à participer au financement des frais de la défense.

L’organisation lausannoise se permet de temps en temps ce genre de coup. Mais elle mène la majeure partie de ses activités sur des terrains qu’elle fréquente depuis des années. L’un des principaux d’entre eux est l’est de la République démocratique du Congo, où Vivere tente de lutter contre l’impunité en soutenant des tribunaux militaires ambulants (LT du 06.02.2012). Un engagement qui a deux raisons majeures: la volonté de conduire devant la justice les criminels de guerre issus de l’armée et l’absence de toute autre initiative du genre dans cette région particulièrement reculée et dangereuse.

L’autre grand terrain de Vivere comprend des pays d’origine et de destination de la traite des êtres humains, l’Ukraine, la Moldavie et l’Ouzbékistan d’un côté, la région du Golfe de l’autre. Non que ces Etats soient les seuls à subir ce fléau, loin de là, mais parce que la solidarité internationale peine plus qu’ailleurs, dans ces domaines, à s’y déployer. «Nous avons ici affaire à des mafias qui n’hésitent pas à tuer, relève Mike Hoffman. 99% de leurs victimes n’osent pas porter plainte, et la plupart des avocats préfèrent ne pas défendre celles qui sortent du bois. Mais, lorsqu’une victime ou un avocat s’engagent, nous essayons de leur apporter notre aide.»

Utopique? Non. Au fil des ans, Vivere a obtenu toutes sortes de résultats. Son engagement au Congo a permis la condamnation d’une série de criminels de guerre et la prise en charge médicale de nombreuses victimes. Son action contre la traite a contribué notamment à la tenue d’une vingtaine de procès, tous gagnés, en Ukraine, ainsi qu’à la réhabilitation de femmes dans leur dignité. Et c’est compter sans des succès dans d’autres domaines, comme l’interdiction du travail des mineurs sur des plateformes dangereuses dressées par des patrons de pêche dans les mers indonésiennes. Mike Hoffman estime à plusieurs centaines les vies sauvées avec le concours de son organisation et à deux bons milliers les existences soulagées.

«Mon moteur est simple, confie le cofondateur de Vivere. Lorsque je vois une femme suppliciée, je me dis qu’elle pourrait être ma fille et, quand je découvre un handicapé traîné par des mafieux au milieu d’un carrefour pour y mendier, je sais qu’il pourrait être mon père.» Idée simple, peut-être. Mais idée dangereuse aussi. Mike Hoffman lâche une confidence au milieu de la conversation. Des trafiquants moldaves, avec qui il n’a jamais été directement en contact, ont obtenu son numéro de portable. Ce qui lui vaut aujourd’hui de recevoir des messages menaçants.

«Mon moteur est simple: lorsque je vois une femme suppliciée, je me dis qu’elle pourrait être ma fille»