L’ancienne commissaire européenne Viviane Reding connaît fort bien la Suisse. Mais elle est, surtout, très bien placée pour juger de la gravité des atteintes à l’espace Schengen de libre circulation commises depuis l’apparition de l’épidémie de Covid-19. Que penser du rétablissement unilatéral des frontières par de nombreux pays membres? Quelles conséquences pour l’Union européenne et pour l’exécutif communautaire? Explications. 

Le Temps: L’Union européenne semble depuis le début de la crise être à la remorque des Etats membres. La fermeture unilatérale des frontières par un certain nombre d’entre eux le prouve de façon encore plus éclatante. Pourquoi cette absence de mesures communes, au sein de l’UE, pour lutter contre la pandémie?

Viviane Reding: Lorsqu’il n’y a pas de mesures et de règles communes en vigueur ou prêtes à entrer en vigueur lorsque la crise éclate, chacun fait ce qui lui semble être le plus efficace. C’est la réalité et elle ne m’étonne pas. Il aurait fallu, en l’espèce, que des mesures communes soient adoptées par les Etats membres avant l’arrivée massive du coronavirus sur le continent européen. Cela n’a pas été le cas, largement en raison du fait que la santé ne fait pas partie des prérogatives communautaires définies par les traités. Aurait-il fallu anticiper? La Commission aurait-elle dû prendre des initiatives en la matière, malgré cette absence de compétence sanitaire? La question est légitime. Je ne suis pas du tout sûr, néanmoins, que les Etats membres, alors, l’auraient accepté.

La bataille du coronavirus, pour l’Union européenne, est donc perdue?

Non l’Europe n’a pas encore perdu cette bataille. Je vous donne juste l’explication pour comprendre la multiplication des décisions unilatérales et nationales. En même temps, si vous regardez de près, la plupart de ces décisions vont dans la même direction. Le déclencheur d’une alerte européenne généralisée aurait dû être la situation en Italie. On savait, à partir du moment où le virus est apparu en Italie du Nord, que la propagation serait inévitable. Nous avons dès lors l’obligation d’en tirer les leçons pour le futur. L’espace Schengen permet aux Etats membres de fermer leurs frontières pour des raisons de protection sanitaire, ou des impératifs sécuritaires.

Le Covid-19 dans le monde

Il n’est pas pour autant mis à bas et abandonné. Ce qu’il faut impérativement, c’est que cette fermeture des frontières demeure temporaire et qu’elle n’empêche pas les marchandises et les travailleurs frontaliers de circuler. Le marché intérieur doit fonctionner malgré le virus car, sinon, l’impact sur l’économie sera plus redoutable encore. Une frontière fermée à cause du virus doit pouvoir rester en partie ouverte pour le commerce et les échanges d’absolue nécessité, par exemple les pièces détachées indispensables. Faute de quoi, des pans entiers de l’industrie européenne vont se retrouver en très grand danger.

Vous êtes très indulgente. La Commission européenne n’est-elle pas, une fois encore, tombée dans le piège du «trop peu, trop tard»?

La question de l’anticipation se pose, je l’admets. Cette crise épidémiologique n’a pas bien été anticipée. Mais lorsque, dans d’autres domaines, la Commission fait ce travail d’anticipation, les Etats membres lui reprochent de se mêler de leurs affaires et ils sont les premiers à pointer les traités du doigt, pour rappeler la stricte délimitation des compétences communautaires.

Nous avons pourtant de l’expérience en termes de coordination sanitaire. Je pense aux crises de la vache folle dans les années 1990, ou de la grippe porcine en 2009. Je ne vois pas l’Europe se déliter, tomber en morceaux avec cette crise du coronavirus. Je suis en revanche très favorable à un futur droit à l’anticipation, si l’on peut le nommer ainsi. La Commission doit pouvoir, lorsqu’une situation d’urgence se profile pour tous les Etats membres, prendre les devants. Mais attention: je sais qu’une fois l’émotion de cette épidémie retombée, cela va provoquer des cris d’horreur dans pas mal de pays. Surtout dans ceux qui n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, un sentiment fort d’appartenance à notre famille européenne…

Justement, on parle de cargaisons de masques à destination de l’Italie dérobées par les autorités tchèques. Des informations confirmées…

Ce serait un cas caractérisé de gangstérisme et je ne l’exclus malheureusement pas. Mais attention à ne pas désigner de suite les gouvernements. Ce genre de comportements peut aussi être le fait d’acteurs privés. Nous savons, à Luxembourg, que des palettes entières de matériel médical ont disparu. Mais je le répète: si des Etats membres de l’UE se mettent à se comporter comme des gangsters, comme la mafia organisée, c’est intolérable.

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Un terme revient souvent à propos des équipements médicaux indispensables, comme les masques de protection ou les moyens de réanimation: celui de stocks stratégiques. Faut-il des stocks stratégiques européens, à la disposition des Etats membres de l’Union, voire des pays tiers membres de l’espace Schengen comme la Suisse, en temps de crise?

Oui. Et nous devons tout faire pour que ces équipements soient fabriqués en Europe. Ces stocks doivent être doublement stratégiques: produits et entreposés dans l’UE. Attention: il ne s’agit pas de tout communautariser. Que les gouvernements constituent des stocks stratégiques nationaux n’est pas un problème. C’est même souhaitable. Mais ces stocks doivent répondre à une logique européenne. On ne doit pas en déduire une logique de souveraineté nationale qui n’aurait pas lieu d’être face à un virus qui touche tout le monde! Il faut que l’Union européenne se dote de réserves de toutes sortes.

Le matériel médical requis dans la bataille contre le coronavirus est un exemple parmi d’autres. Les médicaments en général sont un enjeu tout aussi considérable. Il faut arrêter le plus possible de sous-traiter et de fabriquer ces médicaments à l’autre bout du monde. Il faut aussi accepter qu’une partie des fonds européens qui serviraient à financer ces stocks soit immobilisée. Il faut, en matière d’équipements de protection et de diagnostic mettre en place une coopération transfrontalière aussi efficace que dans le domaine de la recherche.

Parlons justement de la coordination. L’UE a su se doter d’un «Monsieur Brexit» chargé des négociations de sortie du Royaume-Uni. Ne faudrait-il pas nommer un coordinateur chargé uniquement de la crise du coronavirus?

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Oui, ce serait une bonne idée d’avoir un coordinateur, en ne limitant pas ses compétences au strict domaine de la coopération dans le domaine de la santé. Il y a l’enjeu économique, l’impact sur les droits des personnes, sur les entreprises, sur les institutions… Cette solution serait la bonne. Elle aurait au moins, en termes de communication, un impact visible. Elle prouverait la détermination de la Commission.

Vous avez occupé le poste de commissaire européen à la justice et aux affaires intérieures. L’épidémie de Covid-19, avec ce retour en force des solutions nationales et des mesures d’urgence, peut-elle bousculer nos institutions politiques? Faut-il s’inquiéter pour nos libertés futures?

L’Etat de droit subit obligatoirement les coups de boutoir d’une telle épidémie. Dans un pays comme le mien, cela ne me dérange pas, car les mesures d’exception doivent être votées par les deux tiers des députés du parlement, qui peuvent aussi les révoquer ensuite. Mais il est évident que, dans d’autres pays, le coronavirus est une bonne affaire pour les pouvoirs forts. Il nourrit la tentation autoritaire. J’ai le regret de le redire en pleine crise: cette épidémie prouve une nouvelle fois que notre acceptation de l’Etat de droit n’est pas universellement répandue, et peut-être pas partagée de la même façon par tous les pays membres de l’Union.

La Suisse n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle fait partie de l’espace Schengen. Sa situation sanitaire dépend évidemment de ses voisins. Et vice versa. Dans un tel cas d’urgence, la Confédération ne devrait-elle pas être associée aux prochains sommets dédiés des chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE, comme celui initialement prévu les 26 et 27 mars?

Non, je ne le crois pas nécessaire. Les institutions sont les institutions. N’en changeons pas sous la pression des événements. Il est en revanche indispensable que les partenaires les plus proches de l’UE soient associés aux décisions, informés en temps réels, sollicités pour avis et pour expertise. La Suisse est par ailleurs membre à part entière de l’espace Schengen et donc associée à toutes les décisions prises dans ce cadre. Je suis pour l’information automatique. Il faut y veiller. Mais laissons les dirigeants de l’UE se réunir entre eux.