Afrique

«Nous vivons avec la menace terroriste, mais nous faisons notre travail»

Comment informer sur les attentats qui plombent l’Afrique de l’Ouest, sans faire le jeu de groupes terroristes devenus experts en communication? Un forum a planché sur la question les 20 et 21 juin à Ouagadougou

«Si demain je reçois un appel d’un terroriste m’annonçant le lieu et l’heure d’un attentat, j’informe les services de sécurité, c’est de ma responsabilité, je ne veux pas être complice», explique le journaliste Serge Daniel, correspondant de l’AFP et de Radio France internationale au Mali, et l’un des meilleurs connaisseurs de l’islamisme armé dans le Sahel. Régulièrement contacté par des groupes revendiquant une attaque meurtrière, il a fait entendre à Ouagadougou, lors d’un Forum sur le rôle des médias dans la lutte contre le terrorisme, un enregistrement où l’on entend une voix enfantine expliquant vouloir «lutter contre les «mécréants».

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«Il n’a pas 15 ans et ne comprend même pas ce qu’il dit», estime Serge Daniel, qui évoque la radicalisation d’une jeunesse sans avenir, dans des régions abandonnées par l’Etat; abreuvée par un islam importé, qui promeut les attaques suicides et la violence, phénomène relativement récent sur le continent africain. Pour contribuer à la déradicalisation de cette jeunesse privée de repères, le journaliste appelle de ses vœux la création d’une radio musulmane pour le Sahel, «où des érudits musulmans viendraient démystifier les djihadistes et parler du vrai islam».

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Une «loi liberticide»

Alors que les attaques meurtrières se multiplient, le thème est sensible. «Des éléments armés de la sécurité nationale stationnent devant notre porte», explique le patron du groupe de presse burkinabé Sidwaya Mahamadi Tiegna qui redoute que son journal ne soit pris pour cible par des terroristes. Son correspondant régional dans le nord du pays a reçu un coup de fil anonyme lui disant de faire attention. «Nous vivons avec cette menace, mais cela ne doit pas nous empêcher de faire notre travail.» Reste la manière.

Hasard du calendrier: le même jour où se tenait à Ouagadougou ce forum sur les médias et le terrorisme, organisé par le Geppao (Groupement des éditeurs de presse publique de l’Afrique de l’Ouest), l’Assemblée nationale du Burkina adoptait le 21 juin un nouveau Code pénal; lequel condamne jusqu’à 10 ans de prison la diffusion d’informations sur des opérations militaires en lien avec des actions terroristes. «C’est une bonne chose, le Niger va faire pareil, et probablement d’autres pays de la région», a aussitôt réagi Adamou Mahamadou, ex-rédacteur en chef du quotidien nigérien Le Sahel, actuellement conseiller en communication du premier ministre du Niger. Cela, en dépit des protestations de journalistes et d’ONG évoquant une «loi liberticide».

«Dans les médias, sur les réseaux sociaux, des gens publient les photos des victimes de terroristes, avant même que les familles ne soient informées, ce n’est plus possible», explique-t-il. Le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique du Niger, Mohamed Bazoum, a d’ailleurs dû rebrousser chemin, et renoncer à être présent à Ouagadougou, après avoir eu connaissance de l’attaque d’un poste de police aux portes de Niamey.

Baisser le ton alarmiste

«Les terroristes sont devenus de grands experts en matière de communication et recourent à tous les outils pour parvenir à leur but», insiste pour sa part Aïchatou Mindaoudou, qui dirigea la force de maintien de la paix des Nations unies en Côte d’Ivoire, après avoir été ministre des Affaires étrangères du Niger. Selon elle, la dégradation de la situation sécuritaire dans la bande sahélo-sahélienne nécessite une autre manière d’informer.

«Lorsque le travail du journaliste profite à la propagande terroriste en amplifiant le climat de terreur et d’insécurité, l’on est en droit de se demander si la liberté d’expression donne le droit de tout dire», estime-t-elle, avant de lancer un appel aux dizaines de journalistes et étudiants d’écoles de journalisme présents: «Vous qui savez l’impact des mots, des images, je vous lance un appel pour baisser le ton alarmiste qui prévaut actuellement dans les médias, car il instille la peur auprès des populations.»

Dilemme. Les populations, traumatisées, veulent comprendre pourquoi les massacres redoublent d’intensité. Plusieurs milliers de personnes sont d’ailleurs descendues le vendredi 21 juin dans les rues de la capitale malienne, Bamako, pour dire «stop» aux violences.

«Si nous ne faisons pas correctement notre boulot, nous les médias nationaux, nous perdrons toute crédibilité, et nos compatriotes se tourneront encore davantage vers les médias internationaux, qui n’ont pas les mêmes préoccupations que nous, pour être informés», redoute Venance Konan, directeur du groupe de presse ivoirien Fraternité Matin et président du Geppao, en rappelant qu’en Afrique de l’Ouest «la liberté de la presse a été chèrement acquise, et qu’il n’est pas question que des bandes criminelles et mafieuses, semant la désolation, nous l’arrachent».

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