Hossein, le patron de l’hôtel, n’en croit pas ses oreilles. «Ils ont tué une gosse de 6 ans!» Il se frappe la tête et répète, comme s’il ne s’entendait plus: «Ils ont tué une gosse de 6 ans!» Oui, lundi soir, ils ont tué une gosse de 6 ans, par balles, et tabassé à mort une étudiante de 20 ans. Ispahan, ville réputée pour sa douceur de vivre, au sud de Téhéran, s’est réveillée mardi comme au sortir d’un mauvais rêve. Sur le campus, les étudiants chuchotent des mots de colère. La peur se lit sur leurs visages. La veille, ils participaient à la manifestation organisée dans le centre-ville pour protester contre ce qui s’apparente à un «coup d’Etat».

A Ispahan, comme dans l’ensemble de l’Iran, personne ne doute de la victoire de Hossein Moussavi à la présidentielle du 12 juin. Personne ne doute non plus de la détermination de Mahmoud Ahmadinejad à s’accrocher au pouvoir. Un qualificatif revient sur toutes les lèvres: «Dictateur.» Les rassemblements prévus mardi ont été annulés pour épargner des vies. A Ispahan, les étudiants qui avaient prévu de se retrouver place Azadi, dans le sud de la ville près de l’université, pour marcher vers le centre, y étaient attendus par une douzaine de ce qu’ils appellent les Lebas shakhsi (les sans uniformes) une milice recrutée pour les sales besognes, armés de bâtons et de boucliers de la police.

Déploiement de force

Une centaine de policiers avait été déployés le long de Chahar Bagh, l’avenue que les manifestants avaient prévu d’emprunter, et une trentaine de soldats, casqués et armés, postés sur le pont Si-o-Seh près duquel une centaine de partisans du président contesté s’étaient rassemblés. Un pick-up chargé d’une douzaine de soldats, arme automatique à la main, patrouille. Les étudiants venus en petits groupes ne s’attardent pas, impressionnés par ce déploiement de force. Ils se retournent pour vérifier qu’ils ne sont pas suivis et, contrairement à leur habitude, se taisent en marchant.

Une petite centaine de sympathisants de Mahmoud Ahmadinejad occupent la place Enqelab sous la protection de la police, de l’armée et de tout ce que le régime a instauré de milices. Impossible de s’arrêter sur la place, ne serait-ce que pour déguster une glace. Dans le bus qui se remplit, les hommes ne savent pas où poser les yeux. Un regard de travers peut leur valoir la bastonnade. Ils aimeraient parler, mais ils ont peur. Hors de portée des oreilles indiscrètes, un homme se confie. Ce n’est ni un étudiant ni un commerçant, mais un retraité: «Nous vivons sous un régime de terreur.»

Puisque «l’avenir est entre les mains de Dieu!», personne ne se risque à un pronostic. Abibeh, étudiante en sociologie, résume l’impasse dans laquelle le pays vient de s’engager: «Ahmadinejad est pris en tenaille entre la pression intérieure et la pression internationale. Si nous voulons faire entendre les voix qui se sont exprimées le 12 juin, il ne faudrait pas que l’une des deux mollisse.» En réussissant à museler son opposition mardi, Mahmoud Ahmadinejad a, incontestablement, marqué un point.