Russie

Vladimir Fédorovski: «Diaboliser Vladimir Poutine est une idiotie diplomatique»

A la veille de la réélection du président russe pour un quatrième mandat, l’écrivain à succès Vladimir Fédorovski analyse les ressorts du poutinisme, alors que les tensions entre Moscou et l’Occident atteignent de nouveaux sommets

Le boulimique écrivain Vladimir Fédorovski se targue de «vendre le mythe russe mieux que quiconque». La part de réalité et de fiction? L’ancien diplomate en France de Gorbatchev pendant la Perestroïka ne dévoile pas ses secrets de fabrication. Son dernier roman, le 41e, nous emmène «au cœur du Kremlin, des tsars rouges à Poutine» (Stock). Il se veut critique du président russe, tout en le comprenant sur de nombreux points, à mi-chemin entre le politiquement correct occidental et le russe, comme il le dit. Rencontre à la veille de la réélection assurée, sûrement dès le premier tour dimanche, de l’inamovible maître du Kremlin.

Lire l'éditorial: Le piège de Vladimir Poutine

Le Temps: Comment jugez-vous la nouvelle poussée de fièvre entre l’Occident et la Russie?

Vladimir Fédorovski: Les rapports n’ont jamais été aussi exécrables. Des Russes, en mission officieuse, ont été tués par des frappes américaines en Syrie. Cette tension mondiale permet de vendre des livres, mais c’est surtout très inquiétant pour la paix mondiale. Vous savez: j’étais le premier critique de Vladimir Poutine. Mais le diaboliser est une idiotie diplomatique. La Russie est un allié irremplaçable dans la longue lutte contre l’islamisme.

Personne ne nie le rôle joué par la Russie, notamment en Syrie. Mais le trouvez-vous constructif, avec les bombardements russes massifs et le soutien inconditionnel à Bachar el-Assad?

Si la Russie n’était pas intervenue en Syrie, Damas serait aujourd’hui aux mains d’Al-Qaida. Je connais ces questions, puisque j’ai commencé ma carrière comme l’interprète en arabe de Leonid Brejnev. Je connaissais très bien le père d’Hafez el-Assad, le père de Bachar. Le soutien à Assad n’est pas un but en soi. Contrairement à la Libye, où Moscou avait laissé faire les Occidentaux pour renverser Kadhafi, ce qui a provoqué une invasion de l’Europe par les migrants, le sort de la Syrie, dont la frontière se trouve à 600 kilomètres du Caucase, est une question existentielle pour la Russie, qui compte aussi beaucoup de musulmans. En comparaison, les bases russes en Syrie ne sont pas si importantes. Les Occidentaux ne veulent pas comprendre. Lors des printemps arabes, ils ont voulu conclure une alliance avec les islamistes modérés. Mais, c’est comme les bolcheviks modérés, cela n’existe pas!

Je ne crois pas à l’ingérence russe dans les élections américaines. Cette idée est une absurdité

Vladimir Fédorovski

Comment l’Occident devrait-il répondre aux ingérences de la Russie dans les élections de plusieurs pays, dont les Etats-Unis?

Je ne crois pas à cette ingérence. Aux Etats-Unis, on accuse l’ambassadeur russe d’avoir enrôlé le fils de Donald Trump. Mais c’est une absurdité. Je connais parfaitement la diplomatie russe. Jamais, l’ambassadeur n’est un membre des services de renseignement, il y a une séparation. En revanche, les Etats-Unis, eux, étaient bel et bien intervenus dans le processus électoral en Russie. C’était pour faire élire Boris Eltsine. Ils avaient même une équipe sur place.

Appelez-vous à la levée des sanctions occidentales contre Moscou, même si la Russie affirme qu’elle ne renoncera jamais à l’annexion de la Crimée?

Aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence: l’approche occidentale visant à punir les Russes en espérant qu’ils se désolidarisent de leur président ne marche pas. Vladimir Poutine, au contraire, n’a jamais été si populaire.

Mais quelle est sa popularité réelle dans un système aussi verrouillé?

Vladimir Poutine est hyperpopulaire, voilà la réalité. Si nous avons réussi la sortie du communisme, sans effusion de sang, c’était que le contexte international était plus apaisé. La tension et la confrontation favorisent les forces anti-occidentales en Russie. L’échiquier politique russe a basculé. Vladimir Poutine est presque devenu le plus modéré. Les forces libérales ont été éliminées. A mon époque, 80% des Russes se déclaraient pro-occidentaux. Aujourd’hui, ils sont à 80% antiaméricains.

N’est-ce pas commode d’accuser systématiquement l’extérieur pour expliquer l’autoritarisme de Vladimir Poutine?

Mon plus grand reproche au système Poutine est l’absence de débats d’idées, alors qu’il était réel pendant la perestroïka. Le président fait une erreur en l’étouffant. En même temps, je comprends sa logique. Il reproche à la démocratie la pagaille qui a accompagné l’ouverture sous Gorbatchev. Ensuite, les pourris ont pris le pouvoir sous Boris Eltsine. Le paradoxe est qu’il est l’héritier de ce système. Voilà le drame de la Russie: l’idée même de la démocratie y est discréditée. Les Russes ont inventé un mot pour cela, qui associe la démocratie avec le vol organisé.

Auriez-vous prédit la longévité de Vladimir Poutine, qui au terme de son quatrième mandat aura dépassé Staline?

Je me suis radicalement trompé sur lui. Quand je l’ai rencontré pour la première fois à Saint-Pétersbourg en 1995, il était complètement effacé, mais c’était un déguisement. Il a été choisi pour sa faiblesse, comme la marionnette d’un système corrompu. Mais dès qu’il est parvenu au pouvoir, il a convoqué les oligarques pour leur dire qu’il savait qu’ils s’étaient enrichis de façon éhontée. Il les a mis en garde de ne pas se mêler de politique. Et il a tenu parole. C’est l’une des raisons fondamentales de sa popularité: avoir mis fin au système de pillage généralisé de la Russie sous Eltsine. Sa chance incroyable aura aussi été l’augmentation exponentielle des cours du pétrole. Vladimir Poutine a restauré la puissance militaire russe et partagé une partie du gâteau avec la population.

Vladimir Poutine quittera-t-il le pouvoir un jour de son plein gré?

La principale faille du système tient au fait qu’il ne prévoit pas de succession. J’appelle cela la malédiction du Kremlin. La succession est toujours improvisée. Les clans rivaux peuvent s’entre-tuer. Cela donne des résultats imprévisibles, parfois heureux, comme l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev, parfois terribles, comme l’avènement de Staline. L’autre malédiction est la dépendance au gaz et au pétrole. Malgré cette énorme manne, l’économie russe n’a pas été transformée. C’est une urgence. Les remèdes pour ces deux malédictions sont clairs: un Etat de droit et un système d’alternance. Car la concentration économique accroît l’autoritarisme.

Mais vous dites que les Russes ont un très mauvais souvenir de la démocratie.

Mon espoir repose sur la classe moyenne russe. Ces gens sont surtout intéressés par leur réussite personnelle. Mais ils ont des valeurs européennes. Tôt ou tard, ils réclameront l’expression démocratique, une opposition réelle et, non factice comme aujourd’hui, et l’Etat de droit. La démocratie a été discréditée, mais cela ne veut pas dire que les Russes n’en voudront jamais. N’oublions pas les spécificités russes. C’est un immense pays. Quand j’ai milité auprès de Gorbatchev pour faire élire les gouverneurs, je n’imaginais pas que les élections tourneraient à l’avantage de la mafia. Résultat: Vladimir Poutine a placé ses hommes du KGB à la tête des régions.

Vladimir Poutine perpétue-t-il le système soviétique?

C’est surtout un excellent metteur en scène du roman national. Il sait manipuler le code mental russe. Il flatte la grandeur du pays, en faisant croire à une histoire linéaire entre le tsarisme et le système soviétique. Ce faisant, il réhabilite Staline, qui est aujourd’hui uniquement vu comme le vainqueur des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Les crimes du système totalitaire sont ainsi gommés. C’est une grave erreur. Heureusement, les Russes ne sont pas dupes.

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