Conseiller diplomatique sous Mikhaïl Gorbatchev, Vladimir Fédorovski s’y connaît en termes de propagande politique: il avait été chargé de promouvoir en France la perestroïka (restructuration) gorbatchévienne. Fondateur, ensuite, de l’un des premiers partis démocratiques russes, le Mouvement des réformes démocratiques, il est ensuite devenu un écrivain à succès, aimant rappeler qu’il est «l’écrivain russe le plus édité en France». Critique de Vladimir Poutine, mais prônant le rapprochement de l’Europe avec la Russie, il était invité à Genève par le Cercle international de la Fondation pour Genève.*

Le Temps: Donald Trump aux Etats-Unis, peut-être François Fillon en France… Les pays occidentaux semblent prêts à élire des dirigeants qui réclament un rapprochement avec Vladimir Poutine. C’est une bonne chose?

Vladimir Fédorovski: Oui. En parlant de la France, il y a aussi Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et de manière plus inattendue, Emmanuel Macron. François Hollande lui-même serait favorable à renouer avec Poutine, au point que l’on se demande qui s’y oppose encore. A mes yeux, c’est une chance historique: l’occasion de nous éloigner du seuil de la 3e guerre mondiale, duquel nous nous sommes dangereusement approchés. Toutefois, il y encore des tenants du politiquement correct qui refusent cette évolution. Et on les comprend, tant Vladimir Poutine est devenu l’antithèse de ce politiquement correct.

- La troisième guerre mondiale, vraiment?

- Une partie de l’élite occidentale, surtout aux Etats-Unis, voulait la confrontation. Le chef d’État-major américain, Mark Milley, a parlé récemment d’une guerre presque inévitable et de la possibilité d’abattre des avions russes (Il répondait, disait-il, aux provocations d’un ambassadeur russe, Alexander Yakovenko, ndlr). Tout cela est très grave. Dans ce contexte, l’élection de Trump nous donne une chance de nous éloigner de ce danger. Je fais abstraction des personnalités. Je pense à l’intérêt général et aux affinités historiques et culturelles entre l’Europe et la Russie. Après tout, les présidents passent mais Tolstoï, Dostoïevski ou Balzac restent.

- Pour Vladimir Poutine aussi, l’élection de Donald Trump semble être une bonne nouvelle. A tel point que l’administration américaine actuelle l’accuse d’avoir piraté les emails de Hillary Clinton pour influer le résultat des élections…

- Je ne suis pas juge. Et je n’ai pas encore vu de preuves qui confirment ces accusations. Au cours d’une de mes rencontres avec Poutine, il m’a dit: «Moi, je ne suis pas subtil.» Il faut éviter d’entrer dans cette logique, et de multiplier les accusations réciproques. A ce jeu-là, on dira bientôt que c’est Vladimir Poutine qui a fait élire François Fillon. Or Fillon n’est pas le candidat de Poutine, mais celui de Tchaïkovski…

- Les deux hommes entretiennent pourtant une vieille amitié?

- Fillon pense aux intérêts de la France. Mais il n’est pas un admirateur de Poutine, pas davantage que je ne le suis. Le président russe a sa propre logique, qui compense l’absence générale de vision (au Kremlin, ndlr). Ici, le borgne est roi, et la guerre de propagande lancée par Moscou a des allures inquiétantes, même si elle avant tout destinée à l’interne. Mais il ne faut pas perdre de vue l’autre inquiétude, qui est la guerre mondiale contre l’islamisme. Dans ce cadre-là, la Russie est un allié irremplaçable.

- En soutenant Bachar el-Assad et en bombardant des dizaines de milliers de civils à Alep?

- Et n’y a-t-il pas des morts aussi à Mossoul (fief de l’État islamique en Irak, assiégé par une coalition internationale, ndlr)? Il n’y a pas de bombes propres à Mossoul et celles que larguerait un nouvel Hitler sur Alep, c’est une aberration. Je parle fréquemment avec tous les spécialistes de la région, et ils savent que les islamistes utilisent les civils en tant que boucliers humains.

Si la Russie n’était pas intervenue en force l’année dernière, le Front Al-Nusra (Al Qaïda) serait aujourd’hui au pouvoir à Damas. Si vous pensez que l’Arabie saoudite et les islamistes sunnites représentent l’alternative, vous faites erreur. Sur le plan stratégique, nous devons réunir nos efforts. Je reviens d’Israël, et là-bas, la perception est très claire. Notez que la Russie ne fait pas une fixation particulière sur Assad. Elle pense avant tout à ses intérêts, et à la nécessité d’éviter que la menace islamiste se propage dans le Caucase.

- La Russie, comme le régime de Damas, a systématiquement ciblé l’opposition syrienne modérée. Tous les analystes vous diront que cela joue en faveur des islamistes et qu’ils font ainsi le lit d’Al Qaïda…

- Et quoi encore? Vous allez me dire que c’est la Russie qui a créé Al-Nusra? Nous savons très bien que les Américains ont caressé l’idée qu’Al-Nusra pouvait être une alternative valable. Mais la seule solution, inévitable, c’est de faire un «deal» avec la Russie, comme le suggère d’ailleurs Donald Trump. La meilleure manière d’éliminer, à terme, Bachar el-Assad, c’est de collaborer avec lui. De même, si l’on veut aller au-delà du système Poutine, il faut s’entendre aujourd’hui militairement avec les Russes. C’est en calmant le jeu que l’on parviendra à débarrasser Poutine d’une légitimité qu’il obtient en jouant sur le syndrome d’une Russie vue comme une forteresse assiégée…

- Ce «deal» revient-il à sacrifier la population syrienne?

- Il n’y a pas de guerre sans morts. J’appelle de mes voeux un accord de réconciliation en Syrie, mais il doit passer au préalable par un rapprochement avec la Russie. Désescalade ne veut pas dire compromission. Il y a toute une palette d’autres options entre les deux.

*Dernier ouvrage paru: Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg (Ed. Plon)