Tabouret: voilà certes un ustensile peu approprié servir de symbole à la liberté de presse en Russie. C'est pour pourtant la maison d'édition «Tabouret», propriétaire pour l'instant d'une revue consacrée aux meubles et au design, qui devrait dès cet automne publier deux nouveaux hebdomadaires politiques et économiques: L'hebdomadaire justement, et La chronique des affaires.

C'est ce qu'ont annoncé les deux futurs rédacteurs en chef, de vieilles connaissances en fait, puisqu'il s'agit de Sergueï Parkhomenko et de Mikhaïl Berger, respectivement ancien big boss des deux titres phares du groupe Media-Most, Itogi et Sevodnia, phagocyté pour l'un et carrément fermé pour l'autre ce printemps sur ordre express du Kremlin. Lequel avait pris prétexte des dettes de Media-Most envers le groupe gazier étatique Gazprom pour clouer le bec à ces deux impertinents et trop critiques canards.

«Tabouret» n'a évidemment pas les moyens de lancer seul ces deux nouveaux titres, mais le mystère reste entier, ou presque, sur le montage financier et les généreux sponsors qui se cachent derrière l'opération: «A ce stade, nous craignons trop que le pouvoir nous mette des bâtons dans les roues», a expliqué Sergueï Parkhomenko, qui a pourtant juré que son hebdo ne ferait pas de «l'opposition systématique» mais «contiendrait nettement moins de sirop que ce qu'on trouve dans la presse russe aujourd'hui». Quant à Mikhaïl Berger, il entend concurrencer les magazines économiques actuels en traitant ces matières de «façon plus joyeuse».

Selon le quotidien Kommer-sant, les actionnaires des deux journaux seront aussi bien étrangers que russes, avec notamment parmi eux Vladimir Goussinski en personne, l'ancien tout-puissant patron de Media-Most, exilé en Israël après avoir été dépouillé de son empire. Si les deux titres voient effectivement le jour – Sergueï Parkhomenko a indiqué qu'il était déjà à la recherche de locaux pour sa rédaction –, c'est tout le paysage médiatique russe qui se recomposerait, les dissidents de NTV, ancienne propriété de Vladimir Goussinski, ayant trouvé refuge sur les ondes berezovskiennes de TV6. On saura alors enfin si l'assaut mené contre l'indépendance du groupe Media-Most l'avait été, comme le Kremlin l'a toujours affirmé, pour des raisons purement économiques et si les cris d'orfraie poussés par l'Occident pour dénoncer la fin de la liberté de parole n'étaient pas un tantinet prématurés. La balle est dans le camp du président Poutine, dont la haine pour Goussinski est le secret le moins bien gardé de toutes les Russies.