«Un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages», aurait confié hier un ministre au site d’information thebell.io, apprenant la démission du gouvernement russe. Deux heures à peine avaient passé depuis le discours annuel sur l’état de la nation du président Vladimir Poutine, quand le premier ministre a annoncé la démission du gouvernement. Dmitri Medvedev, qui était apparu somnolent pendant le discours du chef d’Etat, a brusquement réveillé la vie politique de son pays en annonçant la nouvelle à la télévision. Dans la foulée, Vladimir Poutine a proposé de le remplacer par le directeur du fisc russe Mikhail Michoustine, un technocrate inconnu du grand public.

Dmitri Medvedev, allié ultra-loyal de Vladimir Poutine, qui fut président du pays de 2008 à 2012 avant de rendre docilement le trône, semble aujourd’hui placardisé au poste subalterne de vice-président du Conseil de sécurité de Russie. «Une seule chose est certaine: Medvedev a été fortement dégradé», note le politologue Abbas Gallyamov, qui n’exclut toutefois pas qu’une «nouvelle configuration» rende la nouvelle fonction de Dmitri Medvedev plus importante.

Plus de tandem Poutine – Medvedev

L’hypothèse que ce dernier revienne au Kremlin en 2024, perpétuant le «tandem Poutine – Medvedev», est aujourd’hui improbable, estime Alexeï Makarkine, vice-directeur du Centre des technologies politiques: «Cette variante contredit la demande de renouvellement du système et, d’autre part, les électeurs n’oublieront pas que c’est le gouvernement Medvedev qui a retardé l’âge de départ à la retraite.»

Une des caractéristiques du pouvoir russe depuis sa prise en main par Vladimir Poutine il y a 20 ans est la stabilité du personnel politique. A peine cinq cabinets ministériels depuis 2000, si l’on exclut deux cabinets «techniques» de transition ayant duré quelques semaines. Les gouvernements ne changent qu’avec les mandats de Vladimir Poutine. Les deux derniers (de 2012 à 2018 et 2018 à hier) furent dirigés par le même premier ministre, Dmitri Medvedev, et leur composition est largement identique.

Une nouvelle architecture du pouvoir à l'horizon 2024

On ignore ce qui a suscité ce changement et le choix de calendrier. Mais le politologue Sergueï Markov, proche du Kremlin, voit la «raison principale dans l’absence de croissance économique. Poutine avait défini comme principale priorité du gouvernement une croissance économique supérieure à la moyenne mondiale.»

Vladimir Poutine a plusieurs fois dans le passé promis de faire entrer son pays, 12e puissance économique mondiale, dans le club des cinq premiers. Mais la croissance russe devrait être aux alentours de 1,2% pour l’année passée, contre 3% pour la moyenne mondiale. Ce chiffre décevant n’est pas une surprise, car l’économie russe stagne depuis 2013. Vladimir Poutine aurait pu limoger Dmitri Medvedev à plusieurs reprises pour calmer l’insatisfaction des Russes face aux mauvais résultats économiques et aux réformes impopulaires (santé, retraites) menées ces dernières années.

Jusqu’à ce chambardement de l’exécutif, la seule intrigue réelle du monde politique russe était la «transition du pouvoir» à l’horizon 2024. C’est-à-dire le devenir de Vladimir Poutine au terme de son 4e mandat. Dans son discours sur l’Etat de la nation prononcé hier, Vladimir Poutine a dessiné une nouvelle architecture du pouvoir, sans pour autant y définir sa place. Il a confirmé qu’il quitterait le poste de président en 2024, ce que la Constitution exige par une limitation à deux mandats successifs. Il a aussi et surtout proposé d’amender la Constitution russe pour renforcer le rôle du parlement en retirant certaines prérogatives au futur président russe.

La fonction prédominante de Vladimir Poutine

C’est la Douma qui désignera le premier ministre et le cabinet, un pouvoir aujourd’hui réservé au président. L’indexation d’un revenu minimum et des retraites à un niveau égal ou supérieur au seuil de pauvreté sera garantie par la Constitution. Un point garantissant un plébiscite massif des Russes, car Vladimir Poutine a promis de soumettre à un vote populaire tous les amendements dans un bloc unique. Il veut aussi voir le droit russe inscrit dans la Constitution comme prévalant sur le droit international. Or, cette modification requiert en principe une nouvelle Constitution – et non simplement un amendement – car la Constitution actuelle interdit de modifier le 1er chapitre, où figure la clause 4 de l’article 15, stipulant la primauté du droit international.

Quelle sera la place de Vladimir Poutine dans cette nouvelle architecture? Les commentateurs de la vie politique russe s’accordent sur le fait que Vladimir Poutine compte dans tous les cas conserver une fonction prédominante dans la verticale du pouvoir qu’il a construit et remodèle à sa guise. La fonction reste aujourd’hui dissimulée, tandis que l’identité est connue de tous. Signe de la personnalisation croissante du pouvoir russe, des extraits du discours de Vladimir Poutine étaient retransmis mercredi sur d’immenses nouveaux écrans couvrant les façades d’immeubles et de centres commerciaux moscovites.