Russie

Vladimir Poutine en chef romantique

L’écrivain russe Viktor Erofeev scrute l’âme de son pays et la psyché de son chef. Rencontre

Si l’on veut comprendre son pays, explique Viktor Erofeev, écrivain russe de 68 ans, il faut commencer par écarter les interrogations du genre «la Russie fait-elle partie de l’Europe?» ou «Vladimir Poutine est-il fou?» Dans les deux cas la réponse – négative – est sans grand intérêt. Par contre, il a son idée pour décrire le chef du Kremlin: c’est un politique romantique. «C’est nouveau. C’est aussi ce qui le rend de plus en plus dangereux», ajoute-t-il. Car si l’ancien agent du KGB fait rêver les Russes, il peut aussi les conduire vers les pires travers du nationalisme.

Vladimir Poutine idéalise le peuple. Et le peuple, en retour, idéalise son chef. Pourquoi sa propagande est-elle efficace? «C’est simple, il puise dans ce qui se dit dans le peuple: les Américains ont tort, nous sommes les plus forts, nous avons l’arme nucléaire, explique Viktor Erofeev. Il a créé un lien. Aucun dirigeant soviétique n’y était parvenu, ni Staline, ni Brejnev, ni Gorbatchev, ni Eltsine.» Lénine, peut-être, mais c’était au nom d’une idéologie. Poutine n’est pas un idéologue. Cette relation entre un chef et son peuple, on a aujourd’hui de la peine à la comprendre en Europe.

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«Cela aurait pu être moi»

Viktor Erofeev – invité la semaine dernière par l’Université de Genève — est un anticonformiste. Sa posture a le don d’irriter presque tout son monde. Ses amis écrivains qui ont fui la Russie ne comprennent pas qu’il reste à Moscou, offrant une caution à un régime qui dérive vers l’autocratie. A ceux-là il répond: «La Russie est peut-être un enfer pour mes lecteurs, mais c’est le paradis pour un écrivain». Le pouvoir, qu’il écharpe depuis ses premiers écrits publiés à une époque où la Russie était encore soviétique, n’est pas moins fâché. Il passe pour un traître depuis qu’il a signé, avec une centaine d’intellectuels, une lettre condamnant l’annexion de la Crimée. Et pourtant. Récemment, il remportait un franc succès lors du forum de Valdai – cénacle réunissant les élites politiques locales et des hôtes étrangers auquel se rend chaque année le président russe – avec un exposé sur la littérature. «Ils étaient heureux! Il n’y a pas de logique…»

«Encyclopédie de l’âme russe», son dernier ouvrage (non traduit en français) lui a valu une nouvelle salve de critiques. On l’accuse de détester le pouvoir et les femmes depuis son premier grand succès «La belle de Moscou», récit sadien de la capitale durant les années 1980. Mais contrairement à l’ère soviétique, il n’est pas censuré. Se prépare-t-il, un de ces jours, à être arrêté? Ou sa notoriété le protège-t-elle? «Ils ont tué Nemtsov (ndlr, l’opposant Boris Nemtsov a été assassiné aux abords du Kremlin en janvier de cette année), cela aurait pu être moi».

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Loyauté et liberté

«C’est une dictature post-moderne», dit l’écrivain à l’humour corrosif. La dégradation du climat politique depuis deux ans rapproche son pays des années 1928-29, à la fin de la NEP (Nouvelle politique économique lancée sous Lénine), précise-t-il. C’était avant les purges staliniennes. Façon de dire que la répression va encore s’accentuer. Cet été, en visite dans un ancien site du goulag, raconte-t-il, il tombe par hasard sur un écrivain qu’il décrit comme l’un des propagandistes en chef du Kremlin. «Lequel de nous deux ira le premier dans un camp», lui demande-t-il? «Peut-être toi, peut-être moi, peut-être tous les deux, répond l’autre. Le pouvoir a beaucoup d’imagination.»

L’écrivain songe à un nouveau livre: «L’amour du temps de Poutine». Le président a donné une vie privée aux Russes: «Il nous a dit: si vous êtes d’accord avec moi, vous être libres de faire ce que vous voulez derrière vos murs. Et c’est ce qui s’est passé. Dans mon ancien immeuble, il y avait une prostituée, un prêtre, un voyou…» Le romantisme poutinien ouvre des espaces.

Vladimir Poutine séduit hors de Russie. Le nationalisme qu’il incarne est en vogue en Europe. Viktor Erofeev en a fait l’étrange expérience durant un semestre à l’Université libre de Berlin où il était invité en début d’année. «L’anti-américanisme y est plus fort que la réflexion sur les risques encourus par la démocratie.» Et si l’on s’étonne que Poutine fasse rêver même en Allemagne, c’est parce que «personne ne comprend sa dimension romantique».

Préparer le post-Poutinisme

Parfait francophone – il y a vécu un temps à Paris- Viktor Erofeev pense qu’on ne peut pas faire confiance à Vladimir Poutine. «Merkel et Obama l’ont bien compris.» Mieux vaut songer l’avenir. «Il n’est pas immortel. Il faut préparer le post-Poutinisme. Comme sous le post-Stalinisme, la politique russe peut changer en deux jours.» Dimitry Medvedev pourrait être l’homme du retournement, veut-il croire.

Pour accompagner ce changement, l’Europe doit réinvestir dans les études russes – largement abandonnées. «Les Russes eux-mêmes se connaissent très mal. Notre conscience est archaïque, éclatée. Nous ne sommes pas autorisés à penser, notre capacité analytique est toujours régie par le KGB», énumère Viktor Erofeev. A l’Université de Genève, l’écrivain a déclaré que «la Russie viendra à l’Europe en tant que pays libre et digne. Mais cela prendra du temps.»

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