La nouvelle a pris tout le monde de court mardi. Vladimir Poutine annonce devant les caméras: «Au vu de la situation autour du Ministère de la défense et afin de créer les conditions pour une enquête objective sur tous les points, j’ai pris la décision de libérer le ministre [Anatoli] Serdioukov de ses fonctions.» En face de lui, Sergueï Shoigu, que Vladimir Poutine vient de nommer nouveau ministre de la Défense. Fidèle allié de Vladimir Poutine, Sergueï Shoigu est aussi l’homme politique le plus populaire du pays, après le président. Pendant 18 ans, il a été ministre des Situations d’urgence et venait d’être nommé en avril gouverneur de la région de Moscou.

Officiellement, Anatoli Serdioukov est limogé pour une histoire de rétrocommissions sur la privatisation d’actifs immobiliers appartenant au Ministère de la défense. Officieusement, le ministre a trompé son épouse, qui se trouve être la fille de Viktor Zoubkov, l’un des plus anciens alliés de Vladimir Poutine, et qui est aussi vice-premier ministre et président du conseil des directeurs de Gazprom. «Zoubkov réclamait la tête de Serdioukov, et il l’a eue», affirme une source diplomatique à Moscou. «Serdioukov comptait en outre un grand nombre d’ennemis dans les structures de sécurité, et quelqu’un l’a balancé.»

La vendetta de Viktor Zoubkov doit avoir compté davantage que les rumeurs de corruption pour lesquelles Serdioukov pourrait bientôt être amené à répondre aux enquêteurs en qualité de témoin. Car c’est loin d’être la première fois qu’un ministre de Poutine est mêlé à des histoires de corruption. Or, jamais, au grand jamais, Vladimir Poutine n’a contraint à la démission un ministre, sous la pression de l’opinion publique. La loyauté politique restait jusqu’ici une assurance tous risques pour l’élite.

Anatoli Serdioukov avait traversé sans encombre d’innombrables turbulences depuis son arrivée à la tête du Ministère de la défense en 2007. Dès le début impopulaire parmi les hauts gradés à cause de sa carrière professionnelle entièrement dans le civil, il avait aggravé son cas en faisant avancer des réformes extrêmement désagréables aux généraux: passage progressif à une armée professionnelle (avec grosse réduction des effectifs); réorganisation et modernisation de l’armée. Il s’était également mis à dos une très grande partie des fabricants d’armes russes en brisant le tabou de l’autarcie. L’année dernière, le Ministère de la défense a acheté pour la première fois des armements étrangers – deux porte-hélicoptères Mistral à la France pour 1,15 milliard d’euros – et comptait, dans la foulée, acheter des hélicoptères français.

De nombreuses sources s’accordent pour dire qu’Anatoli Serdioukov, fatigué du harcèlement des généraux, souhaitait depuis longtemps rendre son tablier. «Vladimir Poutine l’a gardé le plus longtemps possible parce qu’il n’avait pas de remplaçant satisfaisant», explique Konstantin Makienko, expert militaire au Centre d’analyse stratégique et technologique. «Le manque de bons managers est l’un des problèmes les plus cruciaux du pays. Cette histoire montre bien que l’élite russe ne parvient pas à se renouveler.» L’expert estime que Sergueï Shoigu a été nommé pour ses capacités à diriger: «C’est un homme corrompu, mais qui sait organiser les choses. Depuis qu’il a quitté le Ministère des situations d’urgence, le chaos y règne.»

Sergueï Shoigu a désormais la responsabilité de moderniser l’armée russe au moyen d’un budget pharaonique de 600 milliards d’euros sur dix ans. Il lui faudra aussi gagner le cœur des généraux russes pour ne pas faire courir à Vladimir Poutine le risque d’un conflit ouvert avec l’armée russe.

Jamais Vladimir Poutine n’a contraint un ministre à la démission sous la pression de l’opinion