Russie

Vladimir Poutine contrôle-t-il encore Ramzan Kadyrov?

Non content de faire régner une terreur stalinienne dans sa république, le chef tchétchène étend rapidement son influence dans toute la Russie

Un homme à l’allure efféminée demande d’une voix maniérée à Ramzan Kadyrov, campé dans son uniforme et barbe en pointe, d’être témoin de son mariage avec une resplendissante blonde, laquelle, légèrement hilare, domine les deux hommes d’une bonne tête. La scène se déroule à Grozny dimanche 16 juillet, dans une vaste salle marbrée dégoulinante d’opulence. L’homme s’appelle Nikolaï Baskov. C’est l’un des plus gros cachets de la variété russe. Dans l’assistance, une tripotée de célébrités russes et la star brésilienne du football Ronaldinho. Tous reviennent du premier match de football de la saison. Selon la chaîne indépendante Dojd, la soirée aurait coûté 2 millions d’euros au budget de l’une des républiques les plus pauvres du pays, où le salaire moyen est de 340 francs.

La veille, Ramzan Kadyrov, potentat de Tchétchénie depuis dix ans, menaçait de «répandre le cancer dans le monde entier» si la Russie était attaquée. Interrogé par la chaîne américaine HBO, il déclarait: «Nous n’avons pas [de gays] ici. S’il y en a, emmenez-les au Canada. Ce sont des démons, ils sont corrompus et non humains. Emmenez-les, s’il y en a, afin de purifier notre sang.»

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Surmâle musulman

Personnage ubuesque aux agissements non moins outranciers que ses déclarations, cet ancien combattant indépendantiste tchétchène âgé de 40 ans étend son influence bien au-delà des frontières de sa république. Sa garde prétorienne (estimée entre 20 et 30 000 hommes) a versé du sang en Syrie et dans le Donbass ukrainien. Voyageant fréquemment au Moyen-Orient, il joue un rôle central dans la diplomatie russe vers le monde sunnite, et finance la reconstruction de la Syrie.

Que de chemin parcouru pour un homme qui parlait à peine le russe lorsqu’il a repris de son père les rênes de la Tchétchénie! Il était alors haï par l’aile nationaliste du Kremlin, qui ne lui pardonnait pas d’avoir combattu dans les rangs des séparatistes et d’avoir du sang russe sur les mains. Aujourd’hui, plus personne au sein de l’élite politique n’ose le tancer sur l’usage des fonds considérables versés à la république par Moscou. Un milliard de dollars par an, au bas mot. Un pactole qui a permis de faire pousser les gratte-ciel bordant l’avenue Vladimir-Poutine de Grozny. Encensé par la télévision d’Etat, l’homme figure selon les sondages parmi les dix personnalités politiques les plus populaires de Russie.

L’homme du président

Un tel essor n’aurait pu avoir lieu sans l’assentiment de Vladimir Poutine. Ce dernier lui est gré d’avoir, par la terreur, éliminé toute velléité indépendantiste. La loyauté claironnée par Ramzan Kadyrov envers Vladimir Poutine affiche sa nature féodale. Le chef tchétchène demande que Poutine soit décrété président à vie et clame être prêt à lui sacrifier sa vie. Ou la retirer à ses ennemis. La journaliste Anna Politkovskaïa, la défenseuse des droits humains Natalia Estemirova et l’opposant Boris Nemtsov ont été assassinés par des Tchétchènes liés à son entourage immédiat. Beaucoup, au sein de l’opposition, le considèrent comme le véritable commanditaire.

Ramzan Kadyrov est le seul gouverneur à bénéficier d’une telle souveraineté

Ekaterina Sokirianskaïa, directrice de projet à l’ONG International Crisis Group

Ces meurtres, suivis de la réticence évidente des autorités russes à sanctionner leurs organisateurs, ont soulevé un tollé international. La répression brutale des gays tchétchènes au printemps dernier a une nouvelle fois nui à l’image de la Russie en Occident. Pourtant, le Kremlin n’a jamais désavoué le moins du monde Ramzan Kadyrov. L’enquête ordonnée par Vladimir Poutine – après avoir été sermonné par Angela Merkel et Emmanuel Macron – a abouti à un non-lieu car «aucune preuve n’a été trouvée», dixit le comité d’enquête de Russie.

Pacte faustien

«Ramzan Kadyrov est le seul gouverneur à bénéficier d’une telle souveraineté», pointe Ekaterina Sokirianskaïa, directrice de projet pour la Russie et le Caucase du Nord à l’ONG International Crisis Group. Il a maintes et maintes fois prouvé qu’il ne rend de comptes qu’à Vladimir Poutine en personne. «Seul Kadyrov contrôle directement les organes de sécurité [dans sa région], organes qui prennent partout ailleurs leurs ordres au niveau fédéral», poursuit l’experte. Kadyrov a menacé de tirer sur toute force fédérale prétendant entrer sur son fief. Ses conflits fréquents avec les directeurs de structures fédérales comme le FSB ou de sociétés d’Etat (Rosneft et Sberbank) ne peuvent être tranchés que par l’arbitre suprême du Kremlin.

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L’importance prise par Kadyrov dans le terne paysage politique fédéral est telle qu’on parle désormais de tandem Kadyrov-Poutine, voire de «pacte faustien». «L’union personnelle entre Poutine et Kadyrov fonctionne, mais si l’empereur ou le régime change, cette union se défera et la question de l’indépendance renaîtra», prédit cependant Alexander Baunov, expert au Centre Carnegie de Moscou.

Dauphin ou Golem?

L’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovsky va jusqu’à comparer Kadyrov à un «Golem» (un monstre qui échappe à son créateur, ndlr) susceptible d’échapper à tout contrôle. «Ce que nous comprenons aujourd’hui, c’est qu’il existe un réseau de gangsters semi-officiel, possédant des armes et des documents de policiers, à Moscou et peut-être dans d’autres villes de la Russie», écrivait fin juin l’opposant exilé. «Leur siège se trouve au President-Hotel» dans le centre de Moscou. «Ce réseau sera, sans l’ombre d’un doute, activé dans le processus de transition de pouvoir dans le pays.»

Ekaterina Sokirianskaïa rejette ce scénario: «Kadyrov possède d’énormes ressources, mais son régime ne tiendra pas longtemps s’il perd le soutien du Kremlin. La liste de ses ennemis est trop longue, particulièrement en Tchétchénie.» D’où l’intérêt de cultiver des liens avec des dirigeants du Moyen-Orient, qui pourraient un jour lui offrir l’asile…

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