Partir? Non. Changer, oui! Tout en voulant donner l’impression qu’il ne s’accroche pas au pouvoir, Vladimir Poutine n’a à aucun moment laissé entendre jeudi qu’il songeait à prendre sa retraite. Au cours de sa traditionnelle grande conférence de presse annuelle, le président russe – au pouvoir depuis vingt ans – a répondu à sa manière, énigmatique, aux questions, dans l’ensemble conciliantes et prévisibles.

Interrogé sur ses intentions au terme de son quatrième mandat en 2024, Vladimir Poutine a confirmé une rumeur circulant depuis longtemps dans les coulisses, à savoir que des modifications de la Constitution russe sont bien envisagées. «Une chose qui pourrait être changée à propos des mandats [présidentiels], c’est la clause à propos du nombre limite de mandats successifs. Votre humble serviteur a effectué deux mandats d’affilée, puis a quitté son poste [il fut premier ministre de 2008 à 2012, avant de se faire réélire] avec le droit constitutionnel de retourner au poste de président.»

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La clause limitant à deux les mandats successifs «cause des soucis à nos politiciens et personnalités publiques. Eh bien, elle pourrait être supprimée», a suggéré Vladimir Poutine, qui envisage aussi pour la première fois de «renforcer le rôle du parlement». Ainsi, au lieu de véritablement dévoiler ses intentions en 2024, il semble surtout avoir limité les prérogatives de son successeur, estiment nombre d’observateurs.

Le modèle kazakh

«Qui croit qu’après 2024 Poutine décidera de perdre le pouvoir?» interroge de manière rhétorique l’opposant Boris Vichnievski. «Même si la clause des mandats consécutifs est abandonnée, il reste nombre de variantes déjà débattues qui permettraient, comme le pense son entourage, à Poutine de conserver le pouvoir. Un système parlementaire, un renforcement du Conseil d’Etat, une réunification avec la Biélorussie.» Dans chaque scénario, Vladimir Poutine dirigerait la structure renforcée, au détriment du nouveau président. Dans le cas d’une réunification avec la Biélorussie, une fonction de dirigeant de l’union des deux pays serait ainsi créée, permettant à Vladimir Poutine d’apparaître, comme après l’annexion de la Crimée, comme le «rassembleur des terres russes», avec un regain de popularité à la clé.

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Cette hypothèse ne fait pas l’unanimité. «[Vladimir Poutine] n’a pas envie de prolonger ses mandats à la manière d’Alexandre Loukachenko», inamovible président depuis vingt-cinq ans de la Biélorussie, estime le politologue Alexei Makarkine, soulignant la frustration du Kremlin envers le processus d’intégration des deux Etats, laquelle reste «à 90% inachevée», comme l’a encore déploré hier Vladimir Poutine.

Ses espoirs reposeraient davantage sur les développements observés chez le grand voisin d’Asie centrale: «C’est le modèle kazakh qui est aujourd’hui privilégié au Kremlin», avance le politologue. Cet été, le jusque-là indéboulonnable président du Kazakhstan a quitté son poste, qu’il occupait depuis l’indépendance du pays en 1990… pour devenir leader suprême à vie, surplombant un nouveau président élu au suffrage universel.

L’Ukraine, «thème dominant»

Pour le politologue pro-Kremlin Sergueï Markov, Vladimir Poutine a montré lors de sa conférence de presse qu’il est «en grande forme intellectuelle et physique». Selon cet observateur engagé, «l’Ukraine a en grande partie été le thème dominant [de la conférence de presse]. Poutine lui a consacré beaucoup de temps, et ne cessait d’y revenir de manière émotionnelle. […] Il a pour la première fois admis indirectement que les armes dans le Donbass [utilisée par les forces pro-russes] proviennent de Russie. Mais désormais, elles appartiennent aux républiques [séparatistes] et par conséquent elles ne s’en replieront pas.»

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Interrogé à plusieurs reprises sur le thème de l’écologie, Vladimir Poutine s’est montré résolument climatosceptique, assurant qu’il «n’existe aucune certitude sur les causes» du réchauffement global. Il a insisté sur le fait que la Russie n’est qu’en quatrième position des pays émetteurs de gaz à effet de serre, derrière les Etats-Unis, la Chine, l’Union européenne. Très émotionnel également sur le thème du rôle russe lors de la Seconde Guerre mondiale – l’un de ses thèmes favoris – il a déclaré que «notre peuple a été la première victime du totalitarisme» et a qualifié de «sommet du cynisme» la décision européenne de commémorer le 25 mai la lutte contre le totalitarisme, qui met selon lui sur le même plan l’Allemagne nazie et l’URSS.

La seule question vraiment dérangeante, posée par une journaliste de la BBC, invitait le président russe à reconnaître deux femmes d’affaires à l’ascension ultra-rapide, Katerina Tikhonova et Maria Vorontsova, comme ses filles. Ce lien de parenté est déjà avancé par la presse russe, mais Vladimir Poutine, extrêmement sourcilleux sur sa vie privée, a tout bonnement ignoré la question.