Russie

Vladimir Poutine paie le recul de l’âge de la retraite

Dimanche, jour d’élections régionales, des manifestations ont eu lieu à travers la Russie pour protester contre l’allongement de la vie active. Dans une banlieue de Moscou loyale envers le président russe, c’est la désillusion

Six mois après les élections présidentielles, c’est l’acrimonie qui domine à Kievskoïe Poselenie, une cité-dortoir de la grande banlieue moscovite. La hausse de cinq ans de l’âge de départ à la retraite pour les Russes (65 ans pour les hommes, 60 ans pour les femmes) est passée par là. C’est à Kievskoïe Poselenie que Vladimir Poutine avait réalisé son meilleur score dans la capitale, avec 78,66% des suffrages.

Ce faubourg, à l’extrémité sud de la municipalité de Moscou, vit de la gare de triage voisine, la plus grande d’Europe. Les chemins de fer russes, principal employeur local, y offrent des revenus modestes mais stables. En principe, plus on s’éloigne du centre de Moscou, où le vote Poutine oscille entre 60 et 70%, plus le niveau de vie baisse et plus le soutien au président se renforce. Mais aujourd’hui, ce sont les classes moyennes et les bas revenus qui sont les plus touchés par la hausse de l’âge de départ à la retraite.

De 70 à 45% en cinq mois

«Poutine avait promis qu’il ne toucherait pas à l’âge des retraites», fulmine Lioudmila Egorova, une employée des chemins de fer. «Maintenant que les élections sont passées, il fait ce qui l’arrange et se donne le beau rôle», poursuit-elle en gardant à l’œil son petit-fils gambadant aux abords d’une église orthodoxe en bois. «Il nous a fait à nous, aux femmes, un cadeau de trois ans par rapport au plan initial», ironise-t-elle, faisant référence à son discours télévisé prononcé le 29 août dernier.

Le gouvernement avait annoncé un recul de huit ans de l’âge de la retraite pour les femmes le 15 juin, date qui coïncidait avec le jour de l’ouverture du Championnat du monde de football. Pendant tout l’été, Vladimir Poutine s’était abstenu de commenter la décision impopulaire, faisant dire par son porte-parole que la responsabilité d’une telle décision incombait au gouvernement.

J’ai voté pour Poutine parce que je ne voyais pas pour qui d’autre voter

Vadim Bourov, cheminot

Au cours de cette période, de nombreuses manifestations de petite ampleur ont agité la Russie, signalant l’existence d’un mécontentement ne parvenant pas à se cristalliser autour d’un leader ou d’une organisation. La rogne s’est parallèlement traduite par une chute de la popularité du président russe. Si les présidentielles se déroulaient actuellement, 45% des Russes voteraient pour lui au lieu des 70% engrangés le 18 mars dernier. Ces chiffres donnés par l’institut de sondage FOM (contrôlé par l’Etat) en août montrent un retour au niveau de 2013, avant la ferveur suscitée par l’annexion de la Crimée.

«J’ai voté pour Poutine parce que je ne voyais pas pour qui d’autre voter», explique Vadim Bourov, un cheminot quadragénaire, fumant devant l’entrée de son immeuble grisâtre. «Vous croyez qu’on avait le choix? Est-ce qu’on nous a jamais offert le choix dans ce pays? Nous ne voulions pas la fin de l’URSS, nous ne voulions pas du capitalisme. Pareil pour les retraites. On décide toujours à notre place. Avec la vie qu’on mène, on sera tous morts avant d’atteindre l’âge de la retraite.»

«Ça ne sert à rien de manifester»

Mais Vadim Bourov n’est pas pour autant prêt à descendre dans la rue. «Ça ne sert à rien de manifester. Tu crois que quelque chose va changer? Rien du tout, naturellement, puisque tout est déjà décidé!» Il n’était pas au courant de la manifestation organisée dimanche dans le centre de Moscou. Les médias russes n’avaient pas le droit de l’annoncer, puisqu’elle était interdite. Mais, de toute façon, son organisateur, Alexeï Navalny, n’inspire pas confiance au cheminot. «Il est payé par l’étranger. S’il arrivait au pouvoir, il ferait pareil que les autres, ou pire. A chaque fois qu’un nouveau type prend le pouvoir, il commence par tout voler», croit-il. Malgré son aversion pour la politique, Vadim Bourov a participé aux élections régionales de ce week-end, un scrutin qui a eu lieu dans 26 des 85 régions que compte la Russie. «Je vote pour qu’on ne me fasse pas de remarques au travail», explique-t-il, écrasant sa cigarette, puis disparaissant dans la cage d’escalier.

Pire en province

Même ceux qui sont déjà à la retraite sont mécontents. «Nos retraites sont misérables», glapit Viktoria Doronina, 56 ans, une ancienne ouvrière dans l’industrie textile qui sort faire ses courses. «Nos députés sont assis dans leurs bureaux ou paradent à la télévision. Avec un travail pareil, moi aussi je peux travailler jusqu’à 80 ans! Ils ne veulent pas renoncer à leurs avantages et privilèges, alors ils se servent sur le peuple, mais le peuple est déjà si pauvre!» s’indigne-t-elle.

Sa retraite s’élève à 17 500 roubles par mois, soit 250 francs. «Je ne peux pas vivre avec cette somme. Je suis obligée de travailler au noir pour boucler les fins de mois. Je suis nounou chez des riches. On me paie en liquide, comme ça je peux continuer à toucher ma retraite.» Viktoria note que la plupart des Russes sont plus à plaindre qu’elle. Désignant, de l’autre côté de la route, ceux qui résident dans la région de Moscou, elle explique que la municipalité de la capitale verse un «supplément» à tous les retraités moscovites depuis au moins dix ans. «Ma meilleure copine, qui habite là-bas, vit avec 8000 roubles [114 francs], comme presque tous les retraités russes.» 

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