Dans son palais de Sotchi, Vladimir Poutine a accordé l’aumône lundi à son homologue en grande difficulté Alexandre Loukachenko. La Russie va octroyer un prêt de 1,5 milliard de dollars pour amortir la chute d’une économie biélorusse asphyxiée par son inefficacité, la crise du coronavirus et désormais par la révolte d’une grande partie du pays contre son dirigeant. Pressé d’obtenir du soutien auprès de Moscou, le président biélorusse a, dès la sortie de son avion, été rabaissé comme jamais par le protocole russe.

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Une attente de trois heures

Symboliquement, c’est un gouverneur local qui attendait le chef d’Etat. Entouré d’une délégation soigneusement masquée, comme pour se protéger du virus de la rébellion qui embrase la Biélorussie, Alexandre Loukachenko a dû attendre près de trois heures son homologue. Soi-disant pour des raisons sanitaires, mais surtout pour accentuer encore le rapport de force entre les deux hommes.

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Il s’est agi de la première rencontre entre les deux hommes depuis les élections présidentielles biélorusses du 9 août, qu’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis vingt-six ans, prétend avoir remporté avec un score de 80%.

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La télévision russe a diffusé dix-neuf minutes d’un entretien qui a duré quatre heures vingt au total et qui s’est achevé sans signature de document. «Les deux camps n’ont pas intérêt à dévoiler les thèmes débattus, ils veulent éviter d’exciter davantage une situation déjà très volatile», explique Yauheni Preiherman, directeur du Minsk Dialogue Council on International Relations.

Durant la partie visible des discussions, Vladimir Poutine a souligné son intérêt pour la réforme constitutionnelle annoncée à la mi-août par Alexandre Loukachenko, qui espère ainsi éteindre l’insurrection. Cet intérêt pour les affaires intérieures biélorusses s’explique par «le désir du Kremlin de diversifier et d’ancrer ses positions», poursuit Yauheni Preiherman. «Depuis vingt-six ans, Alexandre Loukachenko a réuni entre ses mains toutes les dimensions de la relation bilatérale. Or, Moscou pense pouvoir, grâce à la réforme constitutionnelle, prendre pied en Biélorussie à travers un ou plusieurs partis politiques, une présence au parlement et au sein des pouvoirs locaux. Ce n’est qu’une fois les prérogatives du président Loukachenko redistribuées à d’autres institutions que Moscou cherchera à le remplacer.»

En somme, une réplique de ce que Moscou était parvenu à faire en Ukraine jusqu’à 2014.

Saisissant la perche tendue par Alexandre Loukachenko à propos de la «menace de l’OTAN en Lituanie», le président russe a souligné que des manœuvres militaires conjointes entre les deux pays ont commencé lundi. Il a plaidé pour un resserrement de la coopération dans l’industrie de l’armement. Selon un expert militaire qui veut rester anonyme, Moscou convoite les systèmes de brouillage et de guerre électroniques du groupe biélorusse KB Radar et les systèmes optiques du groupe Belomo. Yauheni Preiherman évoque aussi l’usine MZKT qui produit les engins transportant les missiles balistiques russes.

Pas de pétrole 

Le président russe n’a pas parlé de reprendre les livraisons de pétrole russe très bon marché interrompues l’année dernière en réponse au blocage par Minsk du processus d’intégration entre les deux pays. Réexporté, ce pétrole constituait une rente annuelle de 2 à 3 milliards de dollars vitale pour le budget biélorusse.

Derrière une apparence de solidarité, les deux dirigeants sont loin d’avoir aligné leurs positions. Leurs opposants parlent en revanche à l’unisson. «Poutine donne un crédit de 1,5 milliard de dollars à Loukachenko, tandis que pour les régions de Tver, Tambov et Orlov, c’est peanuts. Et rien pour la santé, ni pour les repas chauds promis aux écoliers», s’indigne sur Twitter Lioubov Sobol, une proche alliée d’Alexeï Navalny.

En écho, l’opposante biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa a réagi au sommet de Sotchi par ce message: «Chers Russes! Vos impôts paieront les coups [que nous recevons]. Nous sommes certains que ce n’est pas votre volonté. Cela peut prolonger l’agonie de Loukachenko, mais cela ne peut empêcher la victoire du peuple.»