«Les menaces, la course aux armements, tout cela survient quand la confiance disparaît.» Voilà ce que Vladimir Poutine a dit mardi au secrétaire général de l'OTAN, George Robertson. Après l'avoir félicité pour son affirmation que l'Alliance atlantique «ne voyait pas dans la Russie un ennemi», mais aussi après lui avoir rappelé que ces derniers temps d'autres déclarations émanant de camp occidental continuaient de «présenter la Russie comme l'empire du mal». Et le président de souligner dans la foulée les deux points non négociables: l'élargissement de l'OTAN à l'Est et la mise en place du bouclier antimissile américain. Comme prévu, la partie russe en a d'ailleurs profité pour remettre à George Robertson les plans détaillés d'un bouclier européen, dont l'idée avait été lancée par Vladimir Poutine en juin dernier lors de la visite de Bill Clinton à Moscou, une proposition qui avait recueilli le dédain de Washington, l'intérêt de la Chine et l'incrédulité européenne.

Vendredi déjà le colonel Ivachov, du Ministère de la défense, avait esquissé les contours de ce bouclier à la russe qui devrait consister en une «force de déploiement rapide et mobile antimissile à l'échelon européen» et qui cette fois exclurait les Américains, contrairement à la première proposition faite par le chef d'Etat russe. Et hier, après que le ministre russe de la Défense, Igor Sergueïev, eut formellement remis la proposition à George Robertson, le même Ivachov s'est montré un peu plus précis en parlant de trois étapes: d'abord la réunion d'une commission d'experts chargés d'estimer si une menace de frappes sur des pays européens par des missiles non stratégiques existait; puis une tentative de réplique politique et pacifique; et enfin une réponse militaire, avec un «système qui se différenciera de celui des Américains par le fait qu'il ne visera pas à protéger tout le territoire européen, mais seulement à couvrir certains axes d'où pourraient surgir des frappes de missiles». Il s'agira en fait de protéger, au coup par coup, dans les secteurs potentiellement menacés, les cibles les plus importantes. Vladimir Poutine a d'ailleurs déjà suggéré hier que des experts russes se rendent à Bruxelles pour que ses propositions «soient examinées sur une base la plus large possible par toutes les composantes de la Communauté européenne».

Ce qui heurte les Russes, entre autres, dans le bouclier américain, c'est l'écart entre le but affirmé – réduire la menace des Etats terroristes – et les moyens envisagés – par exemple l'installation de dispositifs militaires au Groenland ou en Norvège. «Pour se protéger des missiles irakiens ou nord-coréens, c'est assez curieux», faisait-on remarquer dans l'entourage du Ministère de la défense, un ministère où l'on aime à se souvenir de l'époque bénie, quand les rues d'Europe débordaient de manifestants protestant contre l'installation des fusées américaines Pershing en Allemagne. Les militaires russes comptent sur un phénomène semblable pour entraver l'essor du bouclier américain.

Washington, cependant, dispose d'un solide contrepoison pour convaincre les Russes: parallèlement à la visite de M. Robertson, un groupe de représentants du Congrès américain, spécialisés dans les questions d'armement, est arrivé à Moscou cette semaine. Et selon certaines sources, ils auraient évoqué la possibilité pour les entreprises russes de toucher une partie du formidable gâteau que représente le bouclier américain, estimé à 60 milliards de dollars.

Restent bien des points de désaccord. Les Russes ne digèrent toujours pas l'élargissement de l'OTAN à l'Est. «J'ai demandé à Monsieur Robertson contre qui l'OTAN entendait se défendre à l'Est. Je n'ai pas reçu de réponse», a expliqué le président de la Douma, Guennadi Seleznev. Mais, sur cette question également, l'ombre du bouclier ne tarde pas à s'étendre: «J'ai dit à Monsieur Robertson, a déclaré le président de la Commission des affaires internationales à la Douma, Dimitri Rogozine, qu'il ne fallait pas élargir l'OTAN à l'Est mais plutôt faire entrer la Russie en Europe, renoncer au bouclier américain et construire le bouclier européen.» Réplique du malin Robertson: «Alors il faut que la Russie intègre l'OTAN.» De quoi donner des sueurs froides au dirigeant communiste Guennadi Zougianov qui, après sa rencontre avec le patron de l'OTAN, ne s'est pas embarrassé de métaphores: «L'expansion de l'OTAN à l'Est n'est comparable qu'à celle qu'avait tentée Hitler.»