«Les réseaux pro-Poutine en France ne sont pas comparables à ceux de l’URSS d’autrefois. Le système russe actuel n’a pas la même puissance déstabilisatrice. Mais les méthodes, à base de dons financiers généreux et de mensonges politiques sur la vision commune de l’histoire, se ressemblent». Auteur d’une «Histoire mondiale du communisme» (Ed. Grasset) tout juste publiée, le journaliste et chercheur Thierry Wolton avait, en 1987, ébranlé la nomenklatura parisienne avec son livre «Le KGB en France». Trente ans plus tard, la question de l’influent lobby pro-russe hexagonal resurgit avec la visite de Nicolas Sarkozy à Moscou, où il doit rencontrer ce jeudi Vladimir Poutine. Six parlementaires des «Républicains «effectuent ce voyage russe de deux jours. L’ancien premier ministre François Fillon, connu pour sa proximité avec le maître du Kremlin, n’a en revanche pas été convié. Ouvertement pro-russe, le rival déclaré de Sarkozy pour les futures primaires à droite prend soin de gommer ses liens personnels avec Poutine.

Changement tectonique, les milieux français pro-russes ne se recrutent plus du tout dans le même camp. «Hier, les soviétiques tenaient en laisse le Parti communiste et une partie de la gauche socialiste» écrit Frédéric Charpier dans «L’agent Jacques Duclos» (Seuil), consacré à l’appareil secret du PCF. Aujourd’hui, les pro-Poutine se recrutent surtout du côté de la droite dure. Au sein des «Républicains», la palme poutinienne revient au député Thierry Mariani. L’élu des Français de l’étranger pour la Russie et l’Asie, s’est rendu en Crimée occupée. Il s’oppose avec virulence aux sanctions envers Moscou et a été cité dans plusieurs enquêtes sur des oligarques russes désireux d’attirer des fonds européens. La méfiance gaulliste envers l’hyperpuissance américaine, le respect envers la capacité militaire russe, et la défense de l’identité chrétienne et européenne face à l’islam conquérant, sont les trois thèmes récurrents. La menace terroriste de Daech, et la nécessité de soutenir Bachar Al Assad complètent le tableau: «La droite bonapartiste se reconnait assez bien en Poutine complète un ancien ambassadeur français à Moscou. Surtout quand vous avez une Union européenne en crise, une Chancelière allemande tournée vers l’est et, à Washington, un président démocrate comme Barack Obama».

L’autre facette du «Poutinisme» est celle qu’incarne le Front National. Là, la collusion est revendiquée, y compris sur le plan financier. En mai 2015, la visite de Marine Le Pen à Moscou semble avoir été motivée par les prêts d’un montant de neuf millions d’euros contractés par son parti auprès de bailleurs de fonds russes, dont la First Czech Russian Bank. La dirigeante du FN avait alors rencontré le président de la Douma (le parlement russe) Serguei Narychine. Une tradition héritée de son père Jean-Marie qui, au Congrès du FN de Lyon en novembre 2014, préconisait de «s’allier avec la Russie pour sauver l’Europe boréale et le monde blanc». Le député européen du FN Aymeric Chauprade, proche des milieux militaires, a pour sa part multiplié les attaques contre les Femen, les opposantes féministes à Poutine et regretté que la France renonce, en aout, à vendre à la Russie les frégates Mistral dont Nicolas Sarkozy avait négocié l’acquisition en juin 2011.

Autre écho de l’époque soviétique: l’existence d’un courant pro-russe parmi les intellectuels Français. Hier, les compagnons de route de l’URSS étaient ceux du PCF et les tiers-mondistes. Aujourd’hui, ces derniers se recrutent plutôt dans la mouvance souverainiste ou chez les détracteurs du nouvel ordre mondial américain. L’économiste Jacques Sapir, détracteur de la monnaie unique, est l’un de leurs porte-drapeaux. L’académicienne Hélène Carrère d'Encausse, chantre de la nation russe, appelle à «cesser de diaboliser Poutine». Les intellectuels catholiques conservateurs défendent l’alliance avec l’église orthodoxe russe, qui disposera en 2017 d’une superbe église à Paris, près du Musée du Quai Branly. Un débat respectable et bienvenu, mais parfois aussi attisé par l’argent du Kremlin: «Il ne fait pas de doute que Poutine et les siens utilisent cette carte lorsqu’ils le peuvent conclut Thierry Wolton. Leur logique est celle de la puissance, pas celle de l’amitié désintéressée».