Que reste-t-il du contre-espionnage américain? Une commission restreinte du Sénat entend aujourd'hui à huis clos Louis Freeh, le directeur du FBI, et George Tenet, le patron de la CIA, pour mesurer l'ampleur des dommages causés en quinze ans par Robert Hansson, l'agent double arrêté la semaine dernière près de Washington. Un nom reviendra souvent dans la bouche des deux principaux responsables du renseignement américain: celui de Vladimir Ivanovitch Tcherkachine. En privé, ils parlent avec admiration de cet homme qui fut leur ennemi.

Vladimir Tcherkachine, qui dirige aujourd'hui à Moscou une petite agence de sécurité, a quitté le KGB au moment de l'effondrement de l'URSS. En 1985, faux diplomate et vrai responsable du contre-espionnage à l'ambassade soviétique à Washington il lui était arrivé ce dont un officier de renseignement n'ose même par rêver. En avril de cette année-là, un homme un peu fou débarque dans son bureau. Il est membre de la CIA, il offre ses services si on le paie bien. Il s'appelle Aldrich Ames. Pendant sept ans, il va trahir l'agence comme elle ne l'avait jamais été, livrant aux Soviétiques tout ce que son grade élevé lui permet de capter. Depuis son arrestation en 1993, Ames est en prison pour la vie.

Le 1er octobre 1985, Tcherkachine reçoit un autre cadeau. Un pli arrivé à l'ambassade contient une lettre qui doit lui être remise en main propre sans être ouverte. Elle contient l'offre de service d'un autre agent américain, qui ne donne pas son nom. Le Soviétique, pour préserver l'anonymat demandé par son correspondant, met au point avec lui un système de communication par lettres et colis qui tiendra jusqu'à la semaine dernière. Le nouvel agent signe ces messages «B», ou «Garcia» ou «Ramon», mais il s'appelle Robert Hanssen. Pour convaincre Tcherkachine de la qualité de son offre, il lui livre trois noms d'agents du KGB qui travaillent pour les Américains: Valéry Martynov, Sergei Motorin, Boris Yuzhin. Pour le Soviétique, c'est une confirmation: Ames a déjà donné ces trois noms.

Cette année-là pourtant, le KGB n'enregistre pas que des succès. En août, un de ses agents fait une étrange défection aux Etats-Unis. Il s'appelle Vitaly Yourtchenko, et la CIA le prend en charge. L'un des officiers chargés de le débriefer s'appelle Aldrich Ames; l'Américain peut ainsi vérifier que le Soviétique ne sait rien de son double jeu. Mais en novembre, Yourtchenko, saisi de remords ou de nostalgie, décide de rentrer en URSS. Vladimir Tcherkachine organise son retour, et demande à Valéry Martynov de le ramener à bon port. A Moscou, Yourtchenko sera bientôt réintégré dans le KGB. Martynov, lui, est arrêté, jugé et fusillé. Sergueï Motorin subira le même sort, mais Boris Yuzhin sauvera de justesse sa tête.

Après le départ de Vladimir Tcherkachine, puis la fin de l'URSS, Robert Hanssen continue à informer Moscou comme si rien n'avait changé. Il vit sa double vie sur une corde raide, y compris quand un de ses amis journalistes, James Bamford, forme le projet d'aller interviewer à Moscou son ancien officier traitant. Mais Hanssen peut vérifier ensuite, bobine après bobine, que son mentor ne l'a en rien trahi. Robert Hanssen, qui était à quelque mois de la retraite quand il a été arrêté, ne serait sans doute jamais tombé s'il n'avait été à son tour victime, l'automne dernier, d'une trahison à Moscou. Car qui l'aurait soupçonné?

C'était le plus rassurant des Américains, époux fidèle et père de six enfants, vivant dans une maison paisible de la banlieue lointaine de Washington. Très conservateur, très anticommuniste, très chrétien. Il appartenait même à l'Opus Dei, ses fils et ses filles fréquentaient les écoles de cet ordre catholique rigide. Louis Freeh, le directeur du FBI, avait placé lui aussi l'un de ses enfants dans une école de l'Opus Dei. L'automne dernier, il est venu y faire un exposé sur l'éthique et la morale. Parmi les parents d'élèves qui l'accueillaient, il y avait Robert Hanssen, son officier, que le FBI avait déjà mis sous surveillance…