Portrait

La voie afghane

L’ethnologue neuchâteloise Micheline Centlivres-Demont a suivi toutes les convulsions de son pays de cœur

L’ethnologue Micheline Centlivres-Demont a suivi toutes les convulsions de son pays de cœur

Depuis 35 ans, elle dirige «Afghanistan Info», un journal qui recueille les meilleurs articles d’experts

Ils sont trois garçons aux yeux bridés, la tête enturbannée et les pieds dans la neige, sur fond de montagnes immenses. Captée en 1973 dans le nord de l’Afghanistan, la scène illustre la couverture d’un livre récent, consacré à une aventure exceptionnelle: le bulletin Afghanistan Info, où paraissent régulièrement depuis 35 ans des articles de haut vol sur l’actualité tragique d’un des pays les plus déshérités du monde. Une publication dirigée par une ethnologue neuchâteloise au long cours, Micheline Centlivres-Demont.

L’aventure débute en 1961. La jeune Micheline, «vaudoise des deux côtés», part cette année-là pour l’Iran, une bourse d’étude en poche. Après avoir passé des mois dans la capitale à apprendre le persan, elle se lance dans l’ethnologie et gagne l’oasis de Meybod pour y étudier une communauté de potiers. Un endroit plus lointain encore l’attire cependant: l’Afghanistan. Et l’occasion se présente bientôt de le découvrir.

Rejointe par des amis venus de Suisse en voiture, elle interrompt quelques semaines son terrain pour visiter en leur compagnie le pays voisin. Le groupe rejoint la ville de Hérat, puis celle de Kandahar, dans le sud, avant de gagner la capitale, Kaboul, au cœur des montagnes de l’Hindu Kush. L’itinéraire emprunte encore, à l’époque, une mauvaise piste trouée d’ornières et les pannes sont fréquentes. Heureusement, des ouvriers russes, à l’ouest, et américains, à l’est, travaillent alors à la construction d’une route asphaltée et réparent le véhicule.

Les années suivantes, l’ethnologue retourne à plusieurs reprises en Afghanistan. Mais c’est la rencontre d’un collègue suisse à Kaboul qui va l’attacher définitivement à ce pays. Ce collègue, Pierre Centlivres, conseiller au Musée national afghan, roule dans les rues de la capitale avec une voiture si bruyante qu’elle a été baptisée par des locaux malicieux «Le crieur public». Mais il ne tient plus en place et emmène Micheline sur son terrain, la ville de Tashqurghan (aujourd’hui Kholm), dans le nord du pays. Le duo, devenu couple, y passe, les années suivantes, des séjours inoubliables.

«J’ai été d’emblée séduite par la simplicité des Afghans, se souvient Micheline Centlivres-Demont. Les Iraniens que je connaissais étaient sympathiques mais gardaient le plus souvent une attitude réservée à mon égard. Les Afghans, eux, étaient d’un abord beaucoup plus simple. Nous avons logé dans des mosquées, mangé avec des mollahs, sans jamais sentir une barrière infranchissable entre nous. Des lettrés ont été jusqu’à m’adresser des poèmes composés à mon intention, des vers qui saluaient l’étrangère venue de loin…»

Des violences qui traversent alors la société afghane, l’ethnologue perçoit quelques signes. Ici, des «gens battus». Là un gamin giflé par un fonctionnaire parce que son père ne peut pas payer son traitement médical. «Il y avait de la misère, se souvient-elle. Mais les différences entre les plus riches et les plus pauvres étaient moins grandes qu’en Iran. Et puis, les uns et les autres tiraient parti d’un système patriarcal qui assurait des échanges de services.»

Mais la situation politique ne tarde pas à dégénérer. A l’édiction d’une nouvelle Constitution autorisant les partis politiques succède l’éviction du roi Zaher par son cousin, puis l’assassinat du cousin par ses alliés communistes. En quelques années, la monarchie laisse place à la république et la république à un régime marxiste. «Au lendemain de la révolution, les gens sont devenus très craintifs, se souvient Micheline Centlivres-Demont. Ils n’osaient même plus parler librement chez eux et nous embarquaient dans leur voiture lorsqu’ils voulaient se confier.»

Le nouveau pouvoir se retrouve rapidement en butte à différents mouvements de guérilla. Une escalade à laquelle l’Union soviétique répond en dépêchant sur place son armée et les Etats-Unis en armant les rebelles, les groupes islamistes notamment. L’une des principales batailles de la Guerre froide a commencé. Frappés par l’ignorance du public à son sujet, Micheline et Pierre Centlivres accompagnés d’un ami afghan, Mohamed Kazem Nassiri, décident de créer un bulletin d’informations destiné aux parlementaires et aux journalistes suisses: Afghanistan Info.

Le journal est confié dès l’origine, en décembre 1980, à Micheline Centlivres-Demont. Il est sorti depuis lors de deux à trois fois par an pour atteindre dernièrement son 75e numéro. Composé d’articles courts rédigés en français, en allemand et en anglais, il a reçu les contributions de certains des meilleurs spécialistes mondiaux du dossier, de l’Américaine Nancy Dupree à l’Australien William Maley, en passant par le Pakistanais Ahmed Rashid et le Français Olivier Roy. Son audience a largement excédé son public cible, ce qui lui a valu des tirages de 5000 exemplaires à l’époque de l’intervention soviétique et d’un millier aujourd’hui encore.

La longévité du bulletin témoigne de la ténacité de sa directrice. Elle traduit plus tristement le caractère interminable de la guerre afghane. La résolution du conflit a paru proche en maintes occasions. Mais les hostilités ont chaque fois repris. Aujourd’hui encore, la paix ne peut guère procéder que d’une négociation entre le pouvoir et les talibans. Mais la rébellion compte plusieurs mouvances, qui ne s’entendent pas entre elles. Avec laquelle discuter, dans ce cas? Et pour quel résultat si les autres ne sont pas d’accord? «L’Afghanistan est le royaume de la fragmentation», se désespère Micheline Centlivres-Demont.

L’ethnologue a pensé interrompre la parution d’Afghanistan Info après son 60e numéro. Mais son amie Nancy Dupree l’en a dissuadée, en soulignant qu’il n’y avait plus guère de bulletin de ce genre. La Vaudoise a donc continué. Et comme elle en est maintenant à la préparation de son 76e numéro et trouve plus élégant d’arrêter sur un chiffre rond, elle se dit prête à sortir son journal deux années encore. Au moins.

«Afghanistan – Identity, Society and Politics since 1980», 75 contributions rassemblées par Micheline Centlivres-Demont, Ed. I.B. Tauris, Londres, 2015, 316 pages.

«Nous avons logé dans des mosquées, mangé avec des mollahs, sans jamais sentir une barrière infranchissable entre nous»

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