«Nijni Novgorod! Nijni Novgorod!» Tout au bout de la ligne bleue du métro de Moscou, station Chel­kovskaia, une poignée de rabatteurs épient les voyageurs qui s’approchent de la gare routière. Les autocars manquant sur certaines ­lignes, ils les exhortent à prendre les minibus stationnés le long des boulevards. Avec quelques arguments. Leurs véhicules partent non seulement plus souvent. Mais, pour le même prix, ils roulent aussi plus vite et arrivent plus rapidement à destination.

Ces explications nous ont convaincus. Ce lundi matin peu avant 7 heures, nous nous retrouvons à acheter nos billets à la portière d’un minibus coincé entre un long mur et le torrent de la circulation. L’endroit n’a rien de séduisant, et le véhicule ne paie pas de mine. Mais seule compte l’occasion de partir sans attendre. C’est que notre voyage s’annonce long, très long. Le trajet sur Nijni Novgorod n’en sera que la première étape. Notre véritable destination est Vladivostok, à l’autre extrémité de la Russie, à quelque 9335 kilomètres. Et, contrairement à l’usage, nous n’emprunterons ni l’avion ni le train pour l’atteindre. Nous prendrons la route, rien que la route, toute la route.

Drôle d’idée a priori. Négligé de génération en génération, le réseau routier possède une très mauvaise réputation en Russie, au point que, selon une formule répandue, il représenterait avec les fous le principal problème du pays.

Le Kremlin n’y voit aucune fatalité, cependant. En un temps surtout où ses énormes revenus pétroliers lui permettent de nourrir de solides ambitions en matière d’infrastructures. L’ancien président et actuel premier ministre, Vladimir Poutine, l’a montré l’été dernier en inaugurant à bord d’une Lada jaune une route asphaltée de plus de 2000 kilomètres entre les villes de Tchita et de Khabarovsk en Extrême-Orient. Construit en remplacement d’une mauvaise piste, le tronçon permet normalement aujourd’hui, et pour la première fois dans l’histoire du pays, de traverser la Russie de part en part, de Moscou à Vladivostok, sur une chaussée moderne.

Cet axe est trop jeune pour être déjà célèbre. Mais il a toutes les chances de figurer bientôt parmi les plus prestigieux du monde, à côté de la Route 66 (Chicago-Los Angeles) et de la Panaméricaine. Il nous démangeait dès lors de le suivre pour en vérifier la réalité et découvrir l’immense Russie à travers lui, loin du confort programmé du Transsibérien.

Le «gypsy taxi»

Le minibus de Nijni Novgorod plonge dans la circulation pour se retrouver à la sortie de Moscou sur une chaussée à huit voies, quatre dans chaque sens, séparée en son milieu par une glissière. Presque une autoroute, à ces différences près que l’axe est bordé de trottoirs, jalonné d’arrêts de bus et traversé d’un chaos d’entrées et de sorties.

Les véhicules qui se rendent dans la capitale forment un bouchon de plusieurs kilomètres. En direction de la province en revanche, la circulation est fluide, ce qui nous permet de traverser rapidement les faubourgs de Moscou, plantés de dernières barres d’immeubles et de premières isbas, puis d’avaler les kilomètres malgré le rétrécissement de la chaussée à quatre voies.

Nijni Novgorod ne représente qu’une halte de quelques heures dans notre programme. Le temps d’une rapide incursion dans le centre-ville, nous devons déjà regagner la gare routière. En l’absence de taxis officiels, nous tendons le doigt vers le bord de la route dans l’espoir d’arrêter un «gypsy taxi», un automobiliste ordinaire intéressé par le prix d’une course.

Aussitôt tenté, aussitôt réussi. Une voiture s’arrête au premier geste de notre part. A son bord, un homme et un enfant se montrent chaleureux. Mais à peine ont-ils appris notre origine qu’ils se lancent dans un long discours sur leur pays. «Non, déclarent-ils, la Russie ne mérite pas sa piètre réputation! Elle ne se résume pas à la neige et à la vodka!»

Le chauffeur se met alors en tête de nous prouver ses dires en s’arrêtant devant une église, puis en descendant sur les bords de la Volga. C’est bien sympathique, mais le temps presse. Et quand notre nouvel ami se laisse enfin convaincre de nous amener à destination, il se trompe de gare routière. Se trompe? Mais il n’en connaît pas d’autre… Il n’est pas un taxi professionnel. Il voulait seulement nous aider.