Terrorisme

«Voilà 20 ans que la Belgique est un centre logistique des islamistes»

Les attentats perpétrés à Paris mettent une nouvelle fois en lumière le rôle de plaque tournante du terrorisme de la Belgique. Explications de Jean-Paul Rouiller, ancien membre du renseignement suisse

Les enquêteurs sur les attentats de Paris ont identifié cinq des sept kamikazes. Plusieurs d’entre-eux, ainsi que d’éventuels complices, résidaient à Molenbeek, une commune de Bruxelles où plusieurs opérations de police ont été menées depuis samedi. Un des terroristes portait par ailleurs un passeport syrien, mais son identité doit encore être confirmée. Jean-Paul Rouiller, spécialiste du djihadisme et ancien membre du renseignement suisse, livre quelques clés d’analyse.

Le Temps: Que peut-on dire du profil des kamikazes de Paris? A-t-on affaire au même type d’individus qu’en janvier, lors du massacre de Charlie Hebdo et de l’hypercasher?

Jean-Paul Rouiller: C’est plus compliqué, car on parle cette fois-ci d’individus qui semblent être passés par la Syrie. Il s’agirait alors des réseaux historiques actifs depuis 2012 partis de France et de Belgique et qui étaient en contact avec Al Qaida. Les premiers Suisses sont partis en même temps. Nous sommes clairement sur un tropisme franco-belge. Je doute que ce soit reproductible à Londres. Ce sont des réseaux francophones.

La presse belge évoque le nom d’Abdelhamid Abaaoud, djihadiste belge d’origine marocaine qui aurait été en lien avec l’un des assaillants, comme possible commanditaire de l’opération. Qui est-il?

– Il s’était fait connaître dans les rangs de Jabat al-Nosra avant de rejoindre l’État islamique. On a pu le voir sur une vidéo traînant des cadavres derrière un pick-up en Syrie. Il se fait aussi appeler Abu Omar al-Belgiki. Il paraît cohérent qu’il soit le commanditaire.

Comment se fait-il que la Belgique soit devenue le havre de ces extrémistes?

– Ce n’est pas nouveau. Voilà 20 ans que la Belgique est un centre logistique des islamistes. Les premiers communiqués du Groupe islamique armé (GIA) algérien sont partis de Belgique. La première femme kamikaze étrangère en Irak était une Belge, c’était en 2005. Il n’est pas étonnant que Bruxelles se retrouve au cœur de l’enquête actuelle.

Combien de personnes sont enrôlées dans ce réseau?

– On parle de vingt à trente personnes parties combattre en Irak et en Syrie, mais elle ne porte pas de nom de brigade.

La France parle de plusieurs milliers d’individus à surveiller…

– Il y a 7000 fiches «S» («Sûreté d’Etat») en France. En chiffre absolu c’est le premier pourvoyeur de combattants européens. Mais en proportion de la population, la Belgique arrive en tête.

Faut-il craindre que ce réseau francophone vise la Suisse?

– Il n’y a pas de danger direct actuellement, il n’y a pas assez de personnes pour mener une telle opération. Mais dans cinq ans on pourrait se retrouver dans la même situation que Paris.

Voilà quatorze ans qu’une guerre est engagée contre les terroristes, cette lutte est-elle vouée à l’échec?

– Non, on a mis à mal les structures d’Al Qaida. Mais ce combat dépasse largement le cadre sécuritaire. On ne va pas résoudre le problème avec des bracelets électroniques comme le suggère Sarkozy.

Comment expliquer que Molenbeek, cette commune de Bruxelles, abrite un tel nombre d’extrémistes? Ce sont les recruteurs, des responsables de mosquées, la misère sociale, internet?

– Il faut réfléchir en termes de substrat, de terreau, de dynamique. C’est complexe, il y a plusieurs couches explicatives, chaque élément pris séparément ne suffit pas à comprendre. Mais il faut cesser de parler de loups solitaires qui se radicaliseraient seul sur Internet. Derrière un site, il y a toujours une personne. On peut observer la même chose dans des cités françaises, à Toulouse notamment. Aujourd’hui, on ne lutte plus contre des réseaux mais des communautés salafistes.

S’il se confirme qu’un Syrien a participé à l’opération, qu’est-ce que cela change?

– Cela changerait la nature de l’opération, cela rajouterait un degré de complexité. Ce serait étonnant.

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