L’embarcation fend l’eau dans le silence le plus absolu. Seul le vrombissement d’un moteur vient parfois troubler le voyage. Matteo est encore incrédule. «En vingt-cinq ans de carrière, je n’ai jamais vécu une telle ambiance», murmure le Vénitien. Sa gondole avance doucement au gré d’un vent soutenu en cette chaude journée de printemps. A 42 ans, il navigue pour la première fois sur un canal désert. Il laisse derrière lui sa station logée au pied du pont de la Guerre, à quelques centaines de mètres au nord de la place Saint-Marc.

Son masque enlace son poignet. Qu’importe la protection, le mètre de distance de sécurité avec le client assis est largement respecté. Ce jour-là, le gondolier n’effectuera qu’une seule course. Le coronavirus a vidé toutes les barques. De ses 432 collègues, seul un cinquième est remonté à bord depuis samedi dernier. Tous attendent de reprendre leur activité à plein régime. Et ce mercredi 3 juin est pour eux un signe d’espoir: l’Italie vient tout juste de rouvrir non seulement toutes ses frontières régionales mais aussi nationales, permettant aux citoyens de l’espace Schengen d’entrer à nouveau dans le pays. Les gondoliers attendent avidement les touristes.

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Or sous un soleil de plomb, le campanile de Saint-Marc est toujours seul. Après deux mois de quarantaine, la place remplie de badauds flânant, prenant des photos ou nourrissant les hordes de pigeons ne reste encore qu’un souvenir. Devant le palais des Doges, quatre gondoliers désœuvrés se reposent à l’ombre. «Nous avons besoin de tous, n’importe qui, même du tourisme de masse, pourvu que l’on puisse travailler», s’emporte l’un d’eux. Il s’agit d’Andrea Balbi, le patron des gondoliers, président de leur syndicat. Ses lunettes de soleil ne cachent pas sa lassitude. Il incarne à lui tout seul le paradoxe vénitien. La Sérénissime mourait asphyxiée par les touristes. Son agonie est aujourd’hui accélérée par une pandémie ayant tué toute forme de tourisme.

Les locaux de retour

La gondole de Matteo vire à gauche. Elle préfère s’enfoncer dans des canaux toujours plus serrés plutôt que de poursuivre en direction de la place monumentale. Là-bas au bord de la lagune, des dizaines de ses sœurs sont à l’arrêt depuis plus de deux mois. L’emplacement leur coûte entre 2000 et 2500 euros par an. Et autant pour l’entretien. Des coûts que les gondoliers, bénéficiaires d’une aide d’urgence de 600 euros mensuels comme tous les travailleurs indépendants en Italie, affrontent difficilement. Mais Matteo et sa gondole semblent avoir laissé ces préoccupations pécuniaires à leur station, enchantés de pouvoir voguer à nouveau.

L’homme au polo tigré bleu et blanc se rappelle encore la veille avec le sourire. Le 2 juin, fête de la naissance de la République italienne, plusieurs dizaines de milliers de résidents de la région ont passé leur jour férié ici. Il a accompagné sur les canaux deux familles de Vicence et Trévise. Les locaux sont venus visiter la ville avant que la région ne l’ouvre à nouveau au reste du pays et du continent. Une maigre consolation après plusieurs semaines de crise sanitaire, laissant entrevoir une saison estivale peut-être un peu plus heureuse que prévu.

Un clocher plonge alors dans l’ombre l’embarcation et son gondolier. Une église du XVIe siècle cache une petite place. Quelques personnes sont assises en terrasse. Tous parlent italien avec l’accent vénitien, parfois en dialecte, animant ce lieu comme désormais toutes les rues de Venise du matin au soir. Le serveur est donc surpris quand la commande est passée en anglais. Ce couple d’Allemands, la soixantaine, a passé la frontière dès son ouverture mercredi. «Nous n’aurons pas une autre occasion de voir cette ville dans ces conditions, sans touristes», confie l’homme sous un masque. Partis de Munich, ils ont traversé l’Autriche pour se rendre à Venise. La bisbille politique entre Rome et Vienne ne les a pas freinés.

L’Italie laissée-pour-compte

Cette semaine, les autorités italiennes ont peu apprécié le manque de respect du voisin autrichien, lorsque son ministre des Affaires étrangères annonçait l’ouverture aux citoyens de sept pays du Vieux-Continent, excluant les Italiens. Après avoir rouvert ses confins le 3 juin, l’Italie espérait un geste réciproque de ses partenaires européens. Sans succès. Rome avait suscité l’étonnement à travers l’union lorsqu’elle avait annoncé mi-mai cette mesure, encouragée par une épidémie faiblissante. Mais la Péninsule, parmi les pays les plus touchés par le coronavirus avec ses 234 000 cas et plus de 33 000 victimes, reste encore exclue d’une libre circulation renaissante.

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L’afflux de touristes espéré par les gondoliers n’est donc pas près d’arriver. Le ciel bleu au-dessus de Venise n’est plus lacéré par les traînées blanches des avions. Il est reflété par l’eau des canaux, redevenue verte, que fend toujours la gondole de Matteo. Face à lui se trouve «Au pied du pont», un local typiquement vénitien. Il accueille ce jour-là seulement ses résidents du coin. Deux hommes commentent, sceptiques, l’ouverture des frontières. Le tenancier prépare des «cicchetti», un assortiment de petits plats de viande, de poisson et de verdure. Il est alors plus préoccupé par la marée haute annoncée pour le lendemain que par le manque de clientèle touristique. Jeudi soir, l’eau atteint un mètre vingt. La place Saint-Marc est quarante centimètres sous l’eau.

Pour les Vénitiens, le virus n’est en réalité qu’un deuxième traumatisme après la marée haute record de novembre dernier et les intempéries ayant mis à genoux la ville. La librairie Acqua Alta s’en rappelle bien. Une gondole reconvertie en bibliothèque au milieu de l’établissement n’avait pas permis de sauver des milliers de livres trempés. Le 2 juin, comme le week-end précédent, ce n’est pourtant pas la marée qui inonde la boutique mais de nombreux touristes locaux profitant du jour de congé. Par trois fois, les forces de l’ordre menacent la librairie de sanctions si les rassemblements ne sont pas évités. Acqua Alta est victime de son succès. Avant même le retour d’un tourisme international, les problèmes de gestion de tels espaces étroits, comme des ruelles typiques de Venise, sont accentués par les mesures anti-Covid.

Réserver pour visiter

Pour Jan Van Der Borg, professeur d’économie du tourisme à l’Université de Venise, la seule solution consiste à adopter un système basé sur la réservation, surtout pour les touristes comptant rester seulement quelques heures. Si la cité est au bord de la saturation, il faudra donc venir un autre jour. L’économiste espère ainsi résoudre aussi le problème du tourisme de masse, rebaptisé «tourisme qui mord et s’enfuit». La ville accueille chaque année quelque 30 millions de personnes, soit plus de deux touristes pour chaque habitant chaque jour. 80% d’entre eux ne restent que quelques heures, asphyxiant des Vénitiens contraints de s’en aller, les services proposés étant tous exclusivement destinés à ce sur-tourisme. Le lieu risque de devenir «un musée à ciel ouvert ou, pire, un Disneyland sans âmes, sans traditions, sans Vénitiens», craint le professeur.

Limiter donc l’entrée à 18 millions de personnes par an permettrait de développer un tourisme «de qualité» visant ceux qui souhaitent découvrir la cité en y passant au moins une nuit ou deux. La ville pourrait ainsi cesser de concentrer son économie exclusivement sur le tourisme et développer d’autres secteurs comme l’exportation, à l’image par exemple de l’industrie du verre de Murano, qui ne souffre aujourd’hui que peu de l’absence de visiteurs. Les opportunités ne manquent pas: le coronavirus peut être l’occasion de changements pour encourager le tourisme durable.

La gondole de Matteo distingue, au loin, l’île des maîtres souffleurs de verre. Des courants d’idéalisme tentent de pousser l’embarcation au large. Mais les vents fatalistes sont trop forts. La barque revient sur les canaux anormalement calmes, mais connus et rassurants. De vieux gondoliers comme Alessandro Zuffi regrettent les années 1990, lorsqu’un même client lui demandait de passer plusieurs heures à son service. Il tente bien de sensibiliser les visiteurs impertinents au respect de la cité mourante en retirant les déchets de l’eau lors de ses courses. Mais il sait, comme son apprenti Matteo, qu’il n’y a aucune réelle volonté de changement au sein de la classe politique ou de l’industrie touristique. Alors la gondole continue de naviguer tant qu’elle peut sur l’eau silencieuse avant que, inévitablement, celle-ci s’agite à nouveau.