Une marmite de feu est suspendue au-dessus des habitants de la ville de Goma. Cette marmite, c’est le volcan Nyiragongo dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). La «montagne qui fume» cache derrière ses nuées toxiques le plus grand lac de lave du monde. Cet œil de magma à ciel ouvert fascine les vulcanologues depuis que leur père à tous, le Belge Haroun Tazieff, l’a révélé dans son film Les Rendez-vous du diable, sorti en 1959.

Le Genevois Pierre-Yves Burgi est l’un de ces passionnés. Physicien de formation, cet informaticien à l’Université de Genève est descendu plusieurs fois dans le cratère avec d’autres membres de la société genevoise de volcanologie et des volcanologues italiens. Une fois arrivé au sommet du Nyiragongo à près de 3500 mètres, il faut se laisser glisser en rappel sur des centaines de mètres avant de prendre pied au fond du cratère.

Niveau de lave en forte hausse

En septembre 2020, l’expédition a pu constater que le niveau du lac de magma était remonté de 100 mètres en trois ans, une montée anormalement rapide. Ces dernières années, un nouveau cône volcanique crachant de la lave est apparu à côté du lac de feu. «Selon nos projections, la lave risquait de déborder du cratère dans trois à six ans», expose Pierre-Yves Burgi.

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C’est arrivé bien plus vite. Dans la nuit du 22 au 23 mai, la lave a dévalé les pentes du Nyiragongo. La coulée a fini sa course à quelques centaines de mètres de la piste de l’aéroport. Une trentaine de personnes ont été tuées et des milliers d’habitations détruites. Depuis, les secousses sismiques terrifient la population. Des failles se sont ouvertes dans les rues de Goma, qui n’ont cessé de croître jusque sur les contreforts du volcan.

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Très critiquées pour ne pas avoir prévenu la population, les autorités congolaises ont finalement ordonné l’évacuation d’une partie de la ville jeudi dernier. Des centaines de milliers de personnes se sont réfugiées dans des localités environnantes ou au Rwanda voisin. Pourtant, la ville de Goma dispose d’un observatoire volcanologique, censé surveiller le Nyiragongo comme le lait sur le feu.

«Une zone de guerre»

«C’est une zone de guerre», témoigne Pierre-Yves Burgi, à la décharge de ses collègues congolais. Le parc national des Virunga, également connu pour abriter les derniers gorilles de montagne, sert aussi de refuge à plusieurs groupes rebelles qui terrorisent la population. «A moins de les surveiller avec des gardes armés, les instruments de mesure laissés sur les pentes du volcan disparaissent, se désole Pierre-Yves Burgi. Exception faite des périodes d’éruptions, les habitants ont d’autres soucis.»

L’insécurité n’est pas le seul problème de l’observatoire de Goma, à en croire les activistes congolais de l’association Lucha. Ces dernières années, l’observatoire a bénéficié d’un financement de la Banque mondiale d’un montant d’un demi-million de dollars. Mais de nombreuses mesures prévues sur le papier, comme l’achat d’instruments sismologiques, ne se sont jamais concrétisées.

«Concentrons-nous d’abord sur la prise en charge de l’urgence. Le moment d’établir les responsabilités va arriver», estimait Lucha, dans un message diffusé sur Twitter. Selon l’ONU, 400 000 habitants de Goma ont été visés par l’ordre d’évacuation décidé en catastrophe par les autorités, soit la majorité de la ville. Les déplacés manquent de tout, alertent les organisations humanitaires. Après des décennies de conflit, «c’est la double peine», s’alarme le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui craint des épidémies en raison du manque d’accès à l’eau potable. Dans la cohue, plus de 1000 enfants se sont perdus et recherchent leur famille, selon le CICR.

Les autorités excluent un retour rapide, car le comportement du Nyiragongo reste difficile à prévoir, même pour ceux qui l’ont approché au plus près. «Le lac de lave ne s’est pas entièrement vidangé, estime Pierre-Yves Burgi, comme cela avait été le cas en 1977 et en 2002, quand les coulées avaient détruit la plupart de la ville.» Pour l’instant, il est extrêmement difficile d’accéder au sommet du volcan. Trop périlleux. La route d’accès a été coupée par les coulées. «Mais les scientifiques peuvent s’appuyer sur des observations satellitaires ou sur des images de drones», avance Pierre-Yves Burgi.

Scénario catastrophe

Mais une autre menace inquiète les autorités et les spécialistes. Le fond du lac Kivu, qui borde Goma, est rempli de gaz carbonique à cause de l’activité volcanique. Une éruption sous-lacustre ou un tremblement de terre important pourrait brasser le lac et provoquer des émanations mortelles pour les 2 millions de riverains du lac Kivu. Cet enchaînement fatal s’était produit au lac volcanique de Nyos, dans le nord du Cameroun, en 1986, asphyxiant plus de 1700 habitants.

«Le lac Kivu est bien plus grand et il faudrait un événement d’une grande puissance pour faire remonter le gaz carbonique», tempère Pierre-Yves Burgi. Ce scénario est aussi écarté par les autorités congolaises, bien qu’il ne puisse pas être «totalement exclu». Les derniers relevés sismiques communiqués lundi 31 mai par l’observatoire de volcanologie de Goma indiquaient une présence de magma sous la ville et le lac Kivu. Samedi soir, le président congolais, Félix Tshisekedi, s’était pourtant voulu rassurant: la situation est «sous contrôle». Dans Goma, en partie désertée, la police et les Casques bleus de l’ONU disent patrouiller pour éviter les pillages.