C’est l’effervescence dans le petit musée d’histoire locale de Volendam, à une demi-heure en bus au nord d’Amsterdam. Les notables sont sur leur 31, petits fours et saumon fumé, de la bière et du vin, servis après les discours officiels. La cérémonie, ce samedi 11 mars, marque l’ouverture de la saison touristique. Une manière d’inaugurer les nouvelles pièces et vitrines de l’exposition autant que de se réunir pour bavarder. Dans les discussions, les potins et les affaires municipales éclipsent largement la politique nationale.

A quelques jours du scrutin législatif décisif du 15 mars, qui pourrait faire du parti extrémiste de Geert Wilders (Parti de la Liberté / PVV) la première force politique néerlandaise, rien pourtant ne témoigne d’une inquiétude. Pas de calicots ni de posters aux fenêtres à Volendam. Il en va de même ailleurs dans le pays, la campagne électorale s’est déroulée discrètement, presque silencieusement.

Ces élections sont cependant vues comme un test pour les droites populistes européennes, mais plus à l’étranger qu’aux Pays-Bas, où l’on veut garder la tête froide. Les derniers sondages donnent d’ailleurs raison aux commentateurs néerlandais. Après avoir été donné gagnant pendant près de deux ans, le PVV a reculé à 14,6 % des intentions de vote. Il est désormais en deuxième position derrière le parti du premier ministre Mark Rutte qui, selon le même sondage, obtiendrait 16,4% des voix.

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Un électeur sur deux vote Geert Wilders

Volendam offre une image de carte postale de la Hollande, les touristes depuis plus d’un siècle en ont fait une halte obligée de leur boucle à travers les Pays-Bas. Si l’on en parle beaucoup aujourd’hui, c’est parce que la petite bourgade est l’un des bastions du PVV de Geert Wilders, qui prône l’islamophobie, la xénophobie et un divorce d’avec l’Union européenne (UE). Pourquoi donc ses habitants, qui connaissent sécurité et prospérité, ont-ils cédé aux sirènes du populisme? La commune qui inclut 10 villages, dont Volendam et Edam, a une population de 35000 habitants: moins de 2% d’entre eux sont originaires d’un pays en dehors de l’Europe (moyenne nationale: 12,1 %). Le chômage y est inférieur à 3% (moyenne nationale: 6%).

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Roy de Smet, 22 ans, est un familier du musée, il y a travaillé pendant un an et demi comme bénévole alors qu’il finissait ses études pour obtenir un diplôme en langue anglaise et un mémoire en histoire culturelle. Il salue les têtes connues, des anciens collègues ou des copains; une douzaine de convives portent le costume traditionnel de Volendam: pour les femmes une coiffe en dentelles et une robe longue et noire, pour les hommes l’habit que les pêcheurs fortunés portaient le dimanche pour aller à l’église.

Le problème c’est l’islam et la place de la femme dans cette religion. Je veux pouvoir boire des bières en public, dehors, et habillée comme je veux

«Si je m’en tiens aux statistiques, presque un sur deux doit avoir voté pour Geert Wilders, ce n’est pas mon cas bien sûr.» Il sourit et pointe du doigt un homme trapu d’une cinquantaine d’années avec une veste à capuche et un blouson de cuir: «Lui est connu pour ses opinions radicales, il ne mâche pas ses mots pour critiquer ce qui qualifie d’islamisation rampante de la société.»

«On en a marre des tabous»

Wim Keizer, directeur du musée depuis plus de trente ans, ne cache pas non plus ses idées. «Je dis clairement les choses moi, comme Geert Wilders, car on en a marre des tabous». Cette posture décomplexée est nouvelle à Volendam, explique Jan Stroek, un artiste peintre dont quelques œuvres, des paysages marins et des reconstitutions historiques, sont exposées dans une échoppe où les touristes se font photographier en costume devant des trompe-l’oeil: «Il y a une nouvelle fierté à dire tout haut ce que les autres gardent discrètement pour eux, comme le veut la tradition.»

Parmi les non-dits que Wim Keizer veut pourfendre et qui sont autant de raisons de voter pour Wilders, il y a les dangers que fait peser l’islam sur les valeurs néerlandaises, la criminalité qui augmente massivement à cause des immigrés, le refus de voir Bruxelles s’immiscer dans les affaires nationales. «C’est le plan de Wilders qui veut interdire le Coran et la construction de mosquées, et sortir de l’UE. Le programme est court, il tient sur une page, et Wilders s’est fait un point d’honneur de ne donner aucun détail», critique Roy de Smet.

Sur la jetée, les chalutiers de pêcheurs ne sont plus que trois, il y en avait avant plus de 200, selon Cornelius Tol, qui avant la retraite travaillait dans une pêcherie: «Le gouvernement ne fait rien, la gauche et la droite sont au pouvoir et au bout du compte, personne ne fait rien pour améliorer les choses. Je ne veux pas que Volendam devienne comme Rotterdam, un enfer de criminalité.»

Amarré aux pontons, un bateau de plaisance accueille un petit carré de convives attablés. Les cadavres de canettes de bière débordent d’un sac de plastique. «Nous votons pour Wilders», lance une femme assise en jupe, «le problème c’est l’islam et la place de la femme dans cette religion. Je veux pouvoir boire des bières en public, dehors, et habillée comme je veux, sans souffrir des regards accusateurs». Son compagnon Paul Kraakman ne votera pas pour le PVV, mais il craint que le mode de vie des Néerlandais soit menacé.

Le refuge du passé

Pour Lieke Sievers, la maire de la municipalité d’Edam-Volendam, qui n’est inscrite sur aucune liste de parti, «les habitants de la localité ne sont pas plus à droite ou populistes qu’ailleurs aux Pays-Bas. Peut-être sont-ils juste plus visibles et les autres électeurs plus discrets, ce qui trompe la perspective.» Pour expliquer l’engouement autour de Geert Wilders, elle invoque la peur: «Les citoyens ont le sentiment de perdre le contrôle sur leur existence, alors ils se rattachent à des valeurs anciennes et se tournent vers le passé. Mais on peut, et même on doit les rassurer.»

L’isolement relatif de Volendam pourrait expliquer l’attitude de repli sur soi qui se traduit dans les urnes par un vote identitaire, poursuit Roy de Smet, qui voyage au gré des archives et des livres d’histoire mais n’a pratiquement jamais quitté la contrée. «Volendam est catholique dans un pays protestant. Elle a été pour cette raison longtemps reléguée, voire même coupée du monde. Il a fallu attendre les années 50 pour qu’une route la relie directement à Amsterdam. Quant à l’église, elle se trouvait à Edam, la protestante, qui avec moins d’habitants que Volendam avait néanmoins le statut de ville.»

Un proverbe a gardé la trace de cette défiance vis-à-vis du pouvoir: «Rien ne vient du Nord sauf le vent et les impôts».