Ils ont pris possession du quartier. Alors que la file de votants s’étire sur des centaines de mètres devant la bibliothèque régionale du nord de Miami, les militants démocrates font exploser la sono. Quatre femmes, tout en rondeurs, dansent sur le bitume, leur ombre se mêlant à celle des palmiers, en prenant bien garde de ne pas dépasser la ligne jaune dessinée par terre. «Les équipes de campagne n’ont pas le droit de s’approcher au-delà», explique Jamie Kozisek qui, à l’inverse de ses collègues, n’a revêtu aucun signe distinctif en faveur de Barack Obama, précisément pour être à même de parler avec les électeurs jusqu’à la dernière minute. «En revanche, je n’ai pas le droit de leur demander pour qui ils vont voter. Mais ils me le disent d’eux-mêmes. Ici, tout le monde est démocrate. D’ailleurs, regardez autour de vous: pas un militant républicain en vue. C’est comme s’ils nous avaient abandonné le terrain.»

La Floride est le plus important des swing states, ces Etats indécis qui détermineront l’issue du scrutin de mardi prochain. Rien n’est encore joué. Et chacun se souvient qu’ici, il avait fallu décompter à la main les bulletins de vote en l’an 2000, tant l’Etat était divisé. Pourtant, s’il fallait se fier à l’ambiance qui règne autour du bureau de vote anticipé, les jeux semblent faits. S’il fallait se fier à Jonathan Brown, qui attend de voter depuis près de cinq heures, aussi: «On ne peut pas laisser passer ce Mitt Romney. C’est une girouette. Un jour il dit blanc, un jour il dit noir.» L’électeur ne cache pas sa fierté: il est désormais à quelques mètres d’accomplir «son devoir d’Américain». Il rechigne à concéder que, oui, c’est vrai, il n’est aux Etats-Unis que depuis quelques années, après qu’il a quitté en famille sa Jamaïque natale. Et pourquoi ne pas avoir attendu mardi prochain pour aller voter cette première fois, et s’épargner ainsi des heures de queue? «Et si je mourais d’ici-là?, plaisante-t-il à moitié. Je dois ça à mes enfants. Et puis, il y a de l’animation ici, le temps passe vite!»

Il y a quatre ans, déjà, les électeurs qui avaient choisi de voter de manière anticipée l’avaient fait de manière écrasante pour Barack Obama, à proportion de 3 contre 1. L’excitation, la volonté de ne pas manquer ce moment historique, mais aussi un travail de fond de l’équipe de campagne démocrate qui craignait que cet électorat peu politisé reste finalement à la maison le jour J. Cette année, c’est comme si le gouverneur républicain Rick Scott avait décidé de rendre la vie impossible à ces électeurs: période de vote raccourcie de deux à une semaine, locaux de vote moins nombreux et donc plus difficiles à trouver et, surtout, des tracasseries administratives en cascade, qui ont obligé des milliers de votants, pour la plupart des Noirs, à prouver leur nationalité au moment de l’enregistrement, au risque de dépasser les délais. Un parcours d’obstacles à ce point flagrant qu’il a amené le Département fédéral de la justice à déposer une requête contre les agissements du gouverneur.

Aujourd’hui, ces tracas sont derrière, et on fait mine de respirer un peu à Coconut Grove, dans l’un des QG de la campagne que les démocrates ont disséminés un peu partout dans la ville, profitant des centres commerciaux ou des bureaux inoccupés. «Maintenant, nous pouvons nous concentrer sur la dernière ligne droite», se réjouit Cecilia Tavera-Webman en avouant que, depuis des mois, l’essentiel de sa vie se déroule autour de ce local où s’active une nuée de volontaires, très jeunes pour la plupart.

La méthode avait paru révolutionnaire il y a quatre ans. Elle est devenue maintenant presque routinière. Grâce au travail de fourmis de Cecilia et de ses collègues, l’équipe démocrate a amassé une formidable base de données, qui lui permet de connaître en détail les attitudes des sympathisants éventuels et d’appliquer sur eux ce que les militants appellent eux-mêmes le microtargeting, des techniques qui feraient pâlir d’envie les pontes du marketing commercial. «Tous les jours, je reçois des listes de personnes à visiter. Je ne les choisis pas, tout cela est fait en amont», résume la militante d’origine péruvienne qui, «dans le privé», travaille en tant qu’agente immobilière. Tous les jours, son travail de porte-à-porte peut la mettre en contact avec 50, voire 70 familles du quartier, qu’elle tente de convaincre. Et chaque soir, elle rapporte autant de données qui sont à leur tour intégrées dans le système, en vue des prochaines étapes.

La militante avait déjà consacré des semaines à faire élire Obama il y a quatre ans. Et pour cause: la crise économique, qu’elle met sur le dos des républicains, lui avait fait perdre à l’époque l’essentiel de ses revenus. «Le 15 septembre 2008, j’aurais pu devenir riche: nous devions vendre 32 maisons à Lehman Brothers.» C’est ce jour-là que la banque a été déclarée en faillite, entraînant avec elle tout le système financier. Selon l’agente, le marché de l’immobilier en Floride a retrouvé entre-temps pratiquement le niveau d’avant la crise. Et elle assure qu’à elle seule, cette reprise économique justifie le fait que la ferveur soit la même aujourd’hui dans les rangs des militants démocrates. Puis elle se ravise: «Il y a quatre ans, nous étions complètement au fond du trou: c’était un enthousiasme désespéré après les années Bush. Aujourd’hui, c’est toujours le même enthousiasme, même s’il est un peu plus… réaliste.»

«On ne peut paslaisser passer ce Mitt Romney. C’est une girouette»